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2008-06-14

Then Play On, Fleetwood Mac (09/1969)

Après deux premiers albums principalement constitués de reprises de blues, Fleetwood Mac, formé en 1967 par trois ex-Bluesbreakers John Mayall, le guitariste Peter Green, le bassiste John McVie et le batteur Mick Fleetwood, acquiert une plus grande notoriété grâce au succès de ses singles plus pop, Black Magic Woman (popularisé par Santana avec l'album Abraxas, 1970), la reprise de Need Your Love So Bad puis les #1 (UK), l'instrumental Albatross, et #2, Man Of The World.
Dans la foulée paraît en septembre 1969 le LP Then Play On, parallèlement au single bluesy Oh Well (#2 UK), ce qui entraîne dès novembre une réédition incluant ce single aux Etats-Unis (malgré sa cinquante-cinquième place sur ce marché). L'album atteint alors la sixième place au Royaume-Uni, mais n'atteint pas la centième aux Etats-Unis. On est loin des dix-neuf disques de platine de Rumours (1977), l'album très FM d'un groupe tout autre (post-1974, et basé aux USA) ayant pour seul membres originels Mick Fleetwood et John McVie.
Et que le fossé est large entre ces deux productions ! Voyant l'arrivée du guitariste Johnny Kirwan (en remplacement du joueur de guitare slide Jeremy Spencer), Then Play On est partagé entre blues rageurs et ballades mélancoliques et/ou planantes. Les percussions du trépident Coming Your Way du suscité Kirwan semblent rendre la politesse à Santana ; le groupe ne semble pas en avoir fini avec feu Elmore James (qu'ils ont précédemment repris) avec Show Biz-Blues de Green. Dans le même registre on trouve le monstrueux Rattlesnake Shake de Green et Like Crying, ainsi que les instrumentaux rageurs Searching For Madge de McVie puis Fighting For Madge de Fleetwood.
Tandis que Closing My Eyes, Underway, ce qui suit Oh Well (sur lequel on retrouve au piano Jeremy Spencer) de Green ou encore My Dream et When You Say de Kirwan ne rappellent l'onirique Albatross.
La douce voix de Peter Green se prête parfaitement à la tonalité douce-amère de la majorité des morceaux, fidèles au caractère introspectif qui caractérisait ce groupe, le différentiant ainsi des autres acteurs du british blues boom (Yardbirds, Cream, Ten Years After...).
S'ensuivit une tournée aux Etats-Unis, durant laquelle la schizophrénie de Peter Green prend le pas - consquénce probable du LSD auquel ils furent initiés par le Grateful Dead - le contraignant à quitter le groupe, en mai 1970, suite à un désaccord avec les autres membres (il voulait verser tout l'argent du groupe à des oeuvres charitatives). Son dernier concert avec le groupe se termine pathétiquement ; ayant dépassé le temps imparti, l'éléctricité fut coupée, et seul Fleetwood continua à taper sur sa batterie.
Arrivèrent plus tard, après l'album Kiln House (1970), la chanteuse Christiane McVie (la femme du bassiste), et les départs de Jeremy Spencer (pianiste sur Oh Well) pour une secte, puis du second guitariste Danny Kirwan à cause de ses problèmes avec l'alcool achevèrent la reconversion du groupe parti s'installer aux Etats-Unis.
La réédition CD (Reprise) au son de mauvaise qualité est un assemblage de morceaux parus sur les différentes éditions (les premières UK et US de septembre 1969 – dont les morceaux diffèrent en partie - puis en novembre un nouveau pressage US incluant le single Oh Well) à l'exception de deux morceaux de Kirwan, One Sunny Day et Without You, uniquement parus sur le pressage Anglais.

(Reprise)

Filiations : John Mayall, Elmore James

2008-06-04

Trout Mask Replica, Captain Beefheart And His Magic Band (16/06/1969)

De son vrai nom Don Van Vliet, né en 1941 en Californie, le Captain Beefheart réunit en 1965 son instable Magic Band. Il avait auparavant monté quelques groupes avec un certain Frank Zappa, rencontré à l'université, lequel le signa en 1968 sur son label Straight Records.
Et c'est ce même Zappa qui produit Trout Mask Replica (1969) - invariablement préféré par les critiques au premier album Safe As Milk (1967), pourtant quelque peu plus accessible (c'est le moins que l'on puisse dire) - Van Vliet posant sa voix de bluesman (Howlin' Wolf) en forme de gargouille, comme en guise d'échange, sur l'excellent morceau Willie The Pimp de l'album Hot Rats, paru la même année, de l'ex-Mothers Of Invention.
Frownland annonce la couleur : détraqué, cacophonique, comme si l'ingénieur du son avait mélangé les pistes de différents morceaux au mixage. Si bien que les quelques morceaux a capella paraissent providentiels, à commencer par le negro spiritual The Dust Blows Forward 'n The Dust Blows Back, sur lequel un son électronique compressé rappelle le bruit des pioches tombant sur les pierres qui caractérise cette musique. Parfois, on croirait entendre un orchestre se faire écraser par un rouleau compresseur (Hair Pie: Bake 1). Bien que noyés dans le fratras déjanté, quelques morceaux se révèlent néanmoins plus évidents (tel le single Pachuco Cadaver). Les paroles surréalistes - à l'image de la pochette de Cal Shenkel - écrites sous acide, mélangent des histoires, parfois incompréhensibles : holocauste (ce Dachau Blues dont la musique reproduit le bruit d'un train...), sexe (l'ode à une groupie Ella Guru), mort (Fallin' Ditch) le tout formant une poésie occultée par un métaphorisme impénétrable. A la première écoute, on ne se sent pas au bout des près de quatre-vingt minutes que durent l'oeuvre... Et on est bien loin du bon vieux blues de derrière les fagots Sure 'nuff And Yes I Do ou des paisibles ballades telles I'm Glad !
Selon Van Vliet, les vingt-huit plages composant l'album furent écrites en quelques millisecondes, alors que les autres musiciens affirment que celà lui a pris trois semaines, composant au piano, le batteur John French écrivant ensuite les arrangements sur les partitions qu'il en tira. Pas d'improvisation, donc ? Souhaitant que le groupe "vive" l'album, Van Vliet, en dictateur assumé, séquestra ensuite huit mois ses musiciens qu'il avait rebaptisés dans sa propriété de Los Angeles (le Captain, craignant pour la santé des plantes de son jardin à cause du bruit, ayant embauché un arboriculteur !), avec interdiction de sortie, nourriture en quantité restreinte et quatorze heures - minimum - de répétition par jour... Ce qui permit d'enregistrer un album bien plus construit et réfléchi qu'on ne pourrait le croire (quand-même, voyez-vous Frank Zappa supporter de voir un groupe improviser !), et paraît-il sans drogues, dans des conditions live - encore que Van Vliet, refusant de porter un casque, enregistra la plupart de ses voix dans une autre pièce, plaçant sa voix en se fiant aux résonances ! - en seulement 9 heures !
Soutenu par le DJ de la BBC John Peel, le disque atteignit la vingt-et-unième place des charts en Grande-Bretagne, et ses ventes aux USA totalisent aujourd'hui cent-mille exemplaires. D'avant-garde, difficile d'approche - s'il ne provoque pas le rejet - Trout Mask Replica, en oeuvre incontournable de la musique expérimentale américaine, ne cesse néanmoins d'exercer une influence déterminente sur le krautrock, le punk, post-punk (Talking Heads, XTC), jusqu'à Sonic Youth ou encore Franz Ferdinand... L'exemple le plus flagrant est à ma connaissance l'album Swordfishtrombones (1983) de Tom Waits, après que sa femme l'ait initié au Captain Beefheart ; ce dernier venait d'abandonner la musique pour s'adonner pleinement à la peinture.
Enfin, le mieux pour nombre de renonceurs est d'aborder le Captain Beefheart avec Safe As Milk - flagrant de classicisme à la comparaison ! - ou encore The Spotlight Kid (1972) mais comme le dit l'adage, le mieux n'est-il pas l'ennemi du bien ?

(Straight Records/Reprise/Warner)

Filiations : The Mothers Of Invention, Frank Zappa, Tom Waits.

2008-06-02

Layla And Other Assorted Love Songs, Derek And The Dominos (12/1970)

Enregistré entre août et septembre 1970 aux Critera Studios de Miami, fut reçu de façon partagée par la critique, et ce qui acheva de le perdre, fut, d'une part, le fait qu'il était double (et bien rempli, près de 77 minutes), et que le public n'était pas prêt à acheter le double album d'un inconnu - car d'autre part, Clapton tint à ce que son nom (si vendeur), pas même celui du groupe d'ailleurs, ne soit apposé sur la pochette - par ailleurs laide (ce qui n'arrangait rien). Résultat : si Layla And Other Assorted Love Songs se hissa péniblement à la seizième place des charts, et n'y entra même pas en Angleterre !
Cet "anonymat" qui peut paraître une lubie de star capricieuse, tient en fait à deux récentes expériences que Clapton, dans son instable carrière, venait de vivre : les supergroupes Cream (sous influence Hendrix) et Blind Faith (fondé après avoir entendu The Band), victimes de la pression et des attentes que de tels castings supposaient.
Il se fondit alors le temps d'une tournée Anglaise comme simple musicien dans le groupe de Delanney And Bonnie, rencontrés à l'occasion d'une première partie de Blind Faith. Ayant apprécié l'expérience, il la prolonga à sa façon, en composant avec l'organiste et pianiste Bobby Whitlock, ex-Delanney And Bonnie. D'autres ex-membres, le bassiste Carl Radle et le batteur Jim Gordon, les rejoignent après une tournée avec Joe Cocker, et ils accomplissèrent alors une petite tournée des clubs Anglais.
Un soir, l'annonceur écorche le nom provisoire "Eric And The Dynamos" en "Derek And The Dominos". Ce qui plaît à Clapton, car occulter son nom permet au groupe d'être un vrai groupe, et pas seulement des musiciens d'accompagnement ; d'où l'origine du bide commercial...
Arrivés à Miami pour mettre en boite un album, l'enregistrement ne marche pas. Un soir, le groupe file voir le Allman Brothers Band, qui joue en ville... Alors qu'il termine un solo, Duane rouvre les yeux et découvre slow hand au premier rang... N'en croyant pas ses yeux, il resta estomaqué, et Dicky Betts (l'autre soliste du Allman), supposant qu'il avait cassé une corde, reprit le solo au pied levé...
Amené aux studios, après une jam sur Killing Floor, est décidé que le prodige sudiste viendra assurer les leads sur au moins un morceau ou deux une fois sa tournée terminé, soit une semaine après. Il joue finalement sur pratiquement tout le disque. On sait par ailleurs qu'il y eut une jam entre Derek And The Dominos et le Allman Brothers Band, la possibilité qu'elle fut enregistrée reste un mystère.
"C'est le frère musical que je n'ai jamais eu..." confiera Clapton plus tard. Car il est difficile, sur cet album sauvé par l'arrivée du prodige du bottleneck, de distinguer deux guitaristes aux talents égaux... A moins, comme l'expliqua Duane, de "savoir faire la différence entre une Gibson Les Paul et une Fender Stratocaster", la première étant la sienne, la seconde celle d'Eric. Il y a plus simple : écoutez le Allman Brothers Band (chroniqué ailleurs) et Clapton, et vous saurez faire la différence.
Clapton est dans une passe difficile ; amoureux de Patti Boyd, la femme de son ami George Harrison, il tente de noyer sa peine dans l'héroïne. C'est à elle qu'il s'adresse dans Layla, sous un nom d'emprunt (au Conte De Layla Et Majoun, du poète persan Nizami), le boulversant avant-dernier morceau, qu'il faut découvrir pour les incultes ne connaissant que la version unplugged, dénaturée. Par ailleurs, c'est Duane qui trouva les sept notes qui lancent le morceau, après nombre de prises inabouties... Mais lequel les jouent ?
Aux compositions de Clapton et Whitlock (parmi lesquelles il faut citer I Looked Away, Bell Bottom Blues, Keep On Growing, Anyday, et ce Why Does Love Got To Be So Sad qu'il me semble est joué par Clapton dans le film Tommy, que je n'ai pas le courage de revisionner une seconde fois...) s'ajoutent, Duane oblige, des reprises de blues, Nobody Knows When You're Down And Out, It's Too Late (popularisée par Freddie King), Have You Ever Loved A Woman et Key To The Highway (de Big Bill Broonzy). Ainsi qu'une reprise de Little Wing, plus belle ballade de Jimi Hendrix, qui ne l'entendit jamais, puisqu'il fut emporté une semaine après. Le dernier morceau est un hommage de Bobby Whitlock à son petit chien disparu...
L'enregistrement ne se fit pas sans péripéties ; une visiteuse renversa du café sur une bande master, et un magnétophone défectueux aurait altéré le tempo de certains enregistrements, à l'instar de Beggars Banquet des Rolling Stones.
Pour résumer l'incompréhensible, le producteur Tom Dowd déclara qu'il était étonné de l'indifférence de ce qui lui avait semblé être le "meilleur album auquel j'ai participé depuis The Genius Of Ray Charles", lequel date de 1959.

(Polydor)

Eat A Peach, The Allman Brothers Band (12/02/1972)

Alors que le Allman Brothers Band, valeur sûre du southern rock (avec The Band, Creedence Clearwater Revival, Lynyrd Skynyrd...) et dans ce qu'il a de plus précieux à offrir, atteint la consécration avec l'incontournable Live At Fillmore East (1971), le prodige de la guitare slide, Duane Allman, de retour dans sa ville natale de Macon (Géorgie) se tue à moto, ne pouvant éviter un camion qui manoeuvrait. C'est alors, suite à ce drame, à Dicky Betts, l'autre soliste du groupe effondré mais résolu à continuer, que revient la tâche de compléter les parties de guitare de l'album suivant. Enregistré entre mars et décembre 1971 avec Tom Dowd, il est double (une fois de plus), et c'est à nouveau un chef d'oeuvre.
Finalement, seule la première face ne contient aucune note du « frère musical que je n'ai jamais eu », dixit Eric Clapton, lequel avait enregistré avec Duane l'album Layla And Other Assorted Love Songs (1970), à savoir l'indéfinissable (comprendre par là à la croisée des genres blues, country et jazz) Ain't Wastin' Time No More, que Gregg Allman a composé en réaction à la mort de son frère, Les Brers In A Minor, une nouvelle pépite jazz-rock – suite à In Memory Of Elizabeth Reed sur le Live At Fillmore East - de Dicky Betts, ainsi qu'une ballade country de Gregg, Melissa.
Suit alors le coeur de l'album,
Mountain Jam, One Way Out et Trouble No More, trois morceaux à nouveau tirés des mythiques concerts au Fillmore East de New York – de quoi compléter ce dernier en quelque sorte, et ils sont d'ailleurs repris sur la Deluxe Edition de l'album parue en 2002. Si le premier, variation sur un traditionnel des Caraïbes, First There Is A Mountain, popularisé par Donovan (sous le nom There Is A Mountain, on peut le trouver sur son Greatest Hits de 1968), est un trépident voyage entre free jazz et country de plus d'une demi-heure. Tandis que One Way Out et la tuerie (déjà présente sur le premier album) Trouble No More sont de solides et inlassables reprises de blues respectivement créditées à Sonny Boy Williamson et McKinley Morganfield (mais popularisée par Muddy Waters). Le Allman Brothers Band était si incontournable dans les Etats-Unis de ce début des années 70 qu'il était devenu le maître des lieux du Fillmore East, aussi Bill Graham ne pouvait faire autrement qu'appel à eux pour l'ultime concert avant sa fermeture le 27 juin 1971 (qui, rien que pour ce groupe, devait être insoutenable), lequel se termina à l'aube, le groupe ayant perdu toute notion du temps, ne réalisant l'heure qu'en voyant les premiers rayons du soleil...
C'est dire quelle exceptionnelle formation live était ce groupe de deux solistes hors pair, Duane et Dicky Betts, deux batteurs-percussionistes d'exception, Jai Johanny Johanson et Butch Trucks, un chanteur-pianiste irremplaçable, avec un timbre soul (à la Steve Winwood s'il faut situer), Gregg Allman, et un bassiste affuté comme il en est rarement, Berry Oakley, qui malheureusement ne tardera pas à imiter Duane, dans la même ville, à moto également, un an plus tard, presque jour pour jour. Malgré ces drames, le Allman Brothers Band tourne toujours aujourd'hui (avec les guitaristes Warren Haynes et Derek Trucks, neveu de Butch), tant il est légitimement une institution en son vaste pays, mais sans atteindre les mêmes sommets, fatalement. Ils n'ont malheureusement pas mis les pieds en Europe depuis 1991.
Suite à une anecdotique – si ce n'est l'un des utlimes faits d'armes de Duane - incursion funk,
Stand Back, et en guise de sommet final, vient le joyau country de Dicky Betts, Blue Sky, une des plus célèbres compositions du groupe (classique de l'AOR), avec d'incroyables et magnifiques envolées de guitares – comprenez de Duane et Dicky - qui ont empêchées à plus d'un guitariste de dormir. Cette merveille est suivie par un ultime instrumental country-folk de Duane Allman, auquel est bien sûr dédié l'album, qui parvient à peine à nous empêcher de faire revenir le diamant, ou le laser, au début de la piste précédente, tant est terrassante de beauté et de pureté ce parfait moyen de faire aimer la country au plus indécrottable – façon de parler ! - détracteur de ce genre souvent nauséabond...
Bien que çà n'enlève rien de sa qualité, l'excellent - n°1 des charts - Brothers And Sisters (1973) n'est pas aussi imparable que cet ultime témoignange de l'exceptionnel état de grâce de ce groupe unique, bien que le succès atteindra son summum qu'à partir de l'album suscité, entraînant de monstrueuses tournées des stades, parmi les premières de l'histoire de la pop. On a rien fait de mieux que cet authentique, jamais démonstratif, mélange de blues, rock, country et jazz depuis.

(Capricorn)