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2008-08-05

Hoodoo Man, Birthcontrol (1972)

Alors que d'autres groupes teutons tels Can, Kraftwerk, Faust, Amon Düül II, voire Tangerine Dream ou Popol Vuh sont reconnus à juste titre comme des groupes importants et influents, Birthcontrol (nom choisi en riposte à l'opposition à la pilule du pape Paul VI) demeure relativement secret. Ce qui peut s'expliquer par le manque d'innovation de ce groupe, surtout comparé à ses homologues. Il est néanmoins considéré, avec Amon Düül II et Can, comme un des groupes fondateurs du krautrock.
Néanmoins, Hoodoo Man propose un « hard » rock doucement progressif, structuré, aventurier, relativement expérimental et de belle facture. Le lyrique chanteur et excellent guitariste Bruno Frenzel est soutenu par l'ingénieux batteur Bernd Noske et les claviers de Wolfgang Neuser, ce qui n'est pas sans rappeler dans les moments les plus binaires Deep Purple (Get Down To Your Fate), à qui on pense souvent à l'écoute de ce disque, mais aussi à Jethro Tull dans ses moments les plus rock (Hoodoo Man) – Frenzel et Ian Anderson ayant peu ou prou le même timbre de voix - en plus jazz tout de même, ou encore les Doors (écoutez la basse de Suicide... Light My Fire ?). Le tout servant d'écrin à des paroles engagées – ce qui n'est pas courant chez un groupe souvent étiquetté « progressif ». Comme tout bon groupe allemand, on ne manque pas de se la jouer un peu « tribal », notament sur Gamma Ray, devenu un véritable classique du rock teuton.
Bon disque qui conviendra tout spécialement à ceux qui ne se lassent pas, comme moi, du Jethro Tull période
Thick As A Brick (lequel est paru l'année d'avant), avant que Birthcontrol, temps changeants obligent, ne se redirige vers une direction plus blues-rock.

(Repertoire)


2008-06-16

Stand Up, Jethro Tull (01/09/1969)

Avec son premier album, This Was Jethro Tull (1968), Jethro Tull (au nom emprunté à un fameux agronome anglais du XVIIIème siècle) est encore très orienté british blues, tiraillé entre le penchant pour ce genre du guitariste Mike Abrahams et les aspirations plus « rock acoustique » de Ian Anderson. Le remplacement du premier (qui se tourna alors vers le jazz avec Blodwyn Pig) par Martin Barre (avec entre temps Tony Iommi, futur Black Sabbath, comme on peut le voir dans le DVD Rolling Stones Rock & Roll Circus) donne raison au second, qui devient ainsi l'unique leader (Stand Up lui est ainsi, à l'exception du Bach, entièrement crédité).
Ce qui n'empêche nullement le groupe d'ouvrir l'album sur A New Day Yesterday et ses inoubliables et démoniaques riffs, tels un Albert King qui plongerait dans le métal. D'entrée, on est prévenus, Martin Barre, le bassiste Glenn Cormick et le batteur Clive Bunker, sans être des prodiges, assurent véritablement, et Ian Anderson d'apposer la couleur caractéristique de Jethro Tull : sa flûte traversière. On oublie vite que ce dernier élément date ce groupe fin sixites/baba, tant sa musique demeure riche, inspirée.
Il y a, une gentille ballade plus tard, cette mémorable et inlassable interprétation jazzy de Bourrée in E minor de Bach (BWV996). Pas qu'une simple curiosité, c'est une preuve qu'un groupe pop (au sens de l'époque, c-a-d large) peut très bien réussir une fusion avec la musique classique. Encore que ce morceau est particulièrement populaire chez les musiciens pop, puisque Jimmy Page le citait parfois en concert durant son solo sur Heartbreaker, et même Yngwie Malmsteen, et McCartney s'est inspiré d'une autre pièce de cette Suite pour luth N°1 en Mi mineur pour son Blackbird.
Rien que pour ces deux morceaux cités le LP vaut bien un coup d'oreille. Le reste de l'album... n'est pas en reste, loin de là, alternant avec bonheur ballades acoustiques et heavy rock de premier ordre, le meilleur exemple en étant Nothing Is Easy. La réédition CD inclut le single qui attegnit la troisième place des charts au mois de mai, Living In The Past, paraît-il leur morceau le plus célèbre. La pochette, oeuvre de Jimmy Grashow, fut récompensée comme étant la meilleure de l'année par le NME. Champêtre, monochrome, elle fait le lien entre tradition et modernité, acoustique et hard rock, ce qui caractérise parfaitement le groupe d'alors.
En plus d'atteindre – ce sera la seule fois pour Jethro Tull - la première place des charts britanniques (et le top 20 aux Etats-Unis lors de leur première tournée sur le nouveau continent, en première partie de Led Zeppelin et Fleetwood Mac), avec Stand Up, Jethro Tull concrétise son style, préfigurant son chef d'oeuvre Aqualung, un rock atypique par son utilisation de la flûte traversière, qui lui valut d'être catalogué hard rock (ils ne le furent jamais plus qu'ici pourtant) bien que subtil, et plus tard progressif (à partir de Thick As A Brick). En outre, le Melody Maker le classa second meilleur album de l'année 1969. Derrière les Beatles, mais devant les Stones.

(Island)


2008-06-14

Valentyne Suite, Colosseum (1969)

Colosseum est un groupe britannique formé en 1968, par trois ex-Bluesbreakers de John Mayall, le batteur Jon Hiseman, le saxophoniste ténor Dick Heckstall-Smith (tous deux également issus de la Graham Bond Organization) et le bassiste Tony Reeves, ainsi que le guitariste James Litherland (qui remplaça Jim Roche, lequel ne resta le temps de n'enregistrer qu'un morceau avec le groupe), et enfin, last but not least, l'organiste (Hammond) Dave Greenslade. Leur premier concert à Newcastle fut diffusé par le mythique DJ John Peel (dans son emission Top Gear, sur la BBC Radio One), tremplin rêvé pour lancer une carrière.
Portant le nom anglais désignant le Coliseum, le groupe continua avec les références Romaines avec leur premier album paru chez Fontana en 1970, Those Who Are About To Die Salute You. La même année, son second LP Valentyne Suite, produit par Gerry Bron, est le premier disque paru sur le label « progressif » de Philips, Vertigo (pratique courante à l'époque, à l'instar d'Harvest pour EMI ou Deram pour Decca), à la fameuse étiquette qui, sur un tourne-disque, donne une illusion d'optique hypnotisante.
La face A s'ouvre avec
The Kettle, morceau à la Hendrix, sans le timbre de voix... Ce qui ne retire rien à la qualité du morceau. Menées tambour battant, Elegy et The Machine Demands A Sacrifice oscille entre soul et funk. Les souvenirs des Bluesbreakers refont surface le temps de Butty's Blues, Butty (de « butter », « tranche de pain beurrée » en argot) étant le surnom donné à Litherland – auteur du morceau – par Greenslade à cause de son habitude à ne manger les aliments qu'entre deux tranches de pain... Jusque là, ça s'écoutait agréablement, c'est bien joué, mais ça ne vous laisse pas obligatoirement de souvenirs impérissables... Jusqu'à ce que l'on retourne le disque.
La face B est elle entièrement occupée par la suite de trois morceaux qui a donné son nom à l'album (à ne pas confondre avec l'autre suite de 3 pièces,
Valentyne Sweet parue sur l'édition US du premier album). Monstrueuse, elle oscille entre le rock psychédélique, progressif (on est encore en 1969) et surtout le jazz, pas un moment de répit jusqu'à The Grass Is Always Greener, qui débute en se voulant « le calme avant la tempête », selon les notes de pochettes écrites par Hiseman (le jour de l'alunissage d'Armstrong !). Tout l'intérêt de l'album se trouve là.
La pochette double, surréaliste et un brin kitsch, est l'oeuvre du designer de Vertigo, Marcus Keef (qui réalisa également celle du premier Black Sabbath, autre groupe-maison). Attention à ne pas confondre avec le LP paru ensuite, uniquement aux USA, The Grass Is Greener (1970) – voyant le remplacement de Litherland par Dave « Clem » Clempson – et qui reprend la même illustration, en partie constitué de morceaux de Valentyne Suite.
Suite à un quatrième et ultime album studio, Daughter In Time (1970) avec un nouveau bassiste, Mark Clarke et le recrutement d'un chanteur, Chris Farlowe (pour permettre à Clempson de se concentrer sur sa guitare) le groupe se sépara après l'enregistrement de l'album en public sobrement intitulé Live (1971), souvent retenu par les critiques pour aborder ce groupe. A noter le premier album de Greenslade et Reeves rejoints par Andy McCulloch (King Crimson), sous le nom de Greenslade, Greenslade (Warner Bros., 1973), réputé pour être un trésor oublié du rock progressif.
Le groupe se reforma avec un line-up différent sous le nom de Colosseum II entre 1975 et 1978, le temps de quatre albums, puis en 1994 sous son nom d'origine, et a depuis réalisé quatre albums dont deux en live, le dernier en date étant
Live05 paru l'année dernière.
Valentyne Suite
mérite l'écoute, en somme, au moins pour son éponyme suite, mélange inédit de rock et de jazz caractéristique de ce groupe un peu oublié.

(Vertigo)

2008-06-02

The Inner Mounting Flame, The Mahavishnu Orchestra (08/1971)

Après une première tentative avec le bassiste Jack Bruce (Cream) et le batteur Tony Williams (Miles Davis), Lifetime, le guitariste John "Mahavishnu" McLaughlin forme le groupe de fusion jazz/rock The Mahavishnu Orchestra, qui a la particularité d'être réellement international, McLaughlin étant Anglais, Jerry Goodman (violoniste) de Chicago, Jan Hammer (claviers) de République Tchèque, Rick Laird (bassiste) de Dublin et Billy Cobham (batteur) de la République de Panama.
Précédemment, McLaughlin avait joué sur deux albums de Miles Davis, In A Silent Way et le non-moins fameux double album Bitches Brew (1969), ce dernier qui relança la carrière du trompettiste, et demeure la pierre fondatrice du jazz-rock. Il est alors très concerné par la religion, Son jeu virtuose entraîne sur ses compositions le Mahavishnu Orchestra dans une sorte de rock progressif joué par un groupe de jazz. A moins que ce ne soit l'inverse...
A la manière de King Crimson, que l'on croirait souvent entendre à son écoute, The Inner Mounting Flame alterne morceaux rageurs (Meeting Of The Spirits, Noonward Race, Vital Transformation, Awakening) et tempos apaisés (Dawn, A Lotus On Irish Streams, You Know You Know) et même un blues (The Dance Of Maya).
Le jazz-rock peut sembler rebutant, mais ce disque n'a pas pris une ride, et, pour un peu que l'on supporte le jazz (débridé) ou le rock sophistiqué, il s'écoute toujours très bien...

(Columbia)

King Progress, Jackson Heights (09/1970)

Ayant investi un magasin de brocante du chef-lieu de mon département de mélomanes qu'est la Mayenne, dans le but de remplacer ma platine vinyle fatiguée, je ne pouvais ignorer les quelques pauvres vinyles, négligemment adossés aux pieds des bacs à CD. Et là, surprise : perdu entre Michel Sardou et France Gall, le quatrième Amon Düül II ! Mais venons-en à l'objet de cette chronique : une autre pochette hideuse attira mon attention, cette fois le groupe m'était inconnu : Jackson Heights. A 1 € pièce, une pochette comme neuve et un vinyle qui me semblait lourd (l'épaisseur est un gage de profondeur du son), je ne risquais pas grand chose (dépéchez-vous le 33 tours est à vous pour 25 € sur eBay)...
Lorsque le clavériste Keith Emerson saborda The Nice pour fonder avec Greg Lake (ex-King Crimson) et Carl Palmer (Atomic Rooster) l'usine à horreurs Emerson, Lake & Palmer (ELP), le chanteur-bassiste Lee Jackson décida de raccrocher sa basse et de retourner à une musique plus pure. Pour cela, il fonde en 1970 Jackson Heights (du nom du quartier de New York ?), et s'entoure de bons musiciens. La 12 cordes de Lee Jackson est secondée par l'électrique et les claviers de Charlie Harcourt, le bassiste Mario Enrique Covarrubias Tapia (oui oui tout ça ne fait qu'un gars) et le batteur Tommy Slone.
Admirons la pochette - signée Hypgnosis - c'est la première fois que je chronique un disque que je possède en vinyle quand-même ! En la dépliant, on peut admirer un paysage marécageux, coloré en rose, bleu et violet, avec une main qui s'apprête à saisir la Terre ; on est donc sur une autre planète. Laquelle est peuplée de lave-linges ! Conceptuel... Même pas stickée mais imprimée d'origine, la mention - imitation tampon - « Import From England » a sans doute pour dessein de donner de la valeur au disque... C'est vrai qu'il doit être rare...
Ce premier de quatre albums sort en septembre 1970. Résultat : plutôt folk, tendances psychédélique, limite progressif (comme le nom pourrait le laisser penser), en tout cas, c'est bucolique (synonyme de folk, désolé), apaisant, rien à voir avec The Nice, King Progress s'écoute agréablement (en 36 minutes et 7 morceaux, pas le temps de s'ennuyer), grâce à un bassiste qui connaît ses gammes, et des choeurs de bonne facture (on croirait entendre les Beatles sur Sunshine Freak). C'est bien fait, bien écrit, mais pas transcendant. Même le morceau le plus entraînant et qui ouvre la marche, Mr. Screw, qui sonne comme du rockabilly joué par un groupe de folk, s'écoute poliment. Mais le disque est loin d'avoir de quoi déchaîner les passions. Le morceau-titre, qui clôt la première face, n'est pas mal. A noter, une reprise de The Cry Of Eugene de The Nice ferme le disque.
Guère enthousiasmés par les faibles ventes de l'album, les musiciens quittèrent Lee Jackson. Pour l'anecdote, fut enrôlé dans l'équipe du second album le batteur Mike Giles (fondateur de King Crimson).
Conclusion : honnête, bien orchestré. Je tempère mes propos pour ne pas être inconsciemment influencé par la rareté de la chose... En tout cas, c'est toujours plus audible qu'ELP ! Usons de la formule : pour amateurs avertis, du moins pour les collectionneurs ( réédition CD en 1998 chez Répertoire).

(Charisma)

Patto, Patto (1970)

Produit par Muff Winwood, frère de Steve (Spencer Davis Group, Traffic, Blind Faith...), ce premier album de Patto laisse déjà entendre le prodigieux Peter "Ollie" Halsall. Ce jeune guitariste n'avait trois ans auparavent jamais touché à un manche de guitare ; son jeu - qui n'a pas à palir de ceux d'Eric Clapton, ou de son "frère musical" comme le disait le premier, Duane Allman - en est d'autant plus inventif, ce dès l'étonnant The Man. Cette pièce à l'étrange rythme syncopé annonce les morceaux San Antone, autre curiosité - bon sang, trois ans de guitare, comment Ollie fait-il ?! - ou Government Man, preuves du talent de Patto pour les structures complexes - et de sa section rythmique - d'autant plus que son rock est sévèrement matiné de jazz. Pour parachever le tout, le gosier de Mike Patto lui permet d'éructer formidablement bien comme l'époque le voulait, avec tous ces Janis Joplin, Robert Plant, Joe Cocker, Rod Stewart, Terry Reid, etc.
Plus classiques, le morceau de bravoure Hold Me Back ou Red Glow, du hard rock typique des débuts du genre, c'est-à-dire pas encore décoloré de ses origines directes, le blues, et donc substensiellement meilleur !
Time To Die, regardant l'avenir avec lucidité, où la jam jazz-rock Money Bag, avant le conclusif et heavy Sittin' Back Easy, et puis l'album suivant Hold Your Fire (1971)* ne font que confirmer l'injustice de l'oubli de ce groupe, dont le rock voguait entre jazz et blues. Est-ce la faute à ces pochettes ?

(Vertigo)

* Patto et Hold Your Fire ont étés réédités sous la forme d'un intéressant double album en 1995, sous le nom Sense Of The Absurd.

Tago Mago, Can (04/1971)

1971. Can publie le résultat de quatre mois d'enregistrement dans un château prêté par un mécène collectionneur d'art, Tago Mago, son second (et double à l'époque) album, enregistré dans un château prêté par un mécène collectionneur d'art, et qui estomaqua tout le monde.
Il s'agit de la pierre angulaire de l'histoire du mésestimé rock Allemand, et de l'un des chefs d'oeuvre de la musique pop (comme on l'appelait plus largement en ces temps bénits), Can s'éloigne de sa première influence : le Velvet Underground.Si le Royaume-Uni et les Etats-Unis dominent sans partage sur le rock, c'est l'Allemagne qui arrive ensuite, et parviendra à conquérir les Anglais avec des formations expérimentales telles que Amon Düül II, Faust, Popol Vuh, Kraftwerk, Neu!, etc. L'ironique appelation "krautrock" (kraut = chou en teuton) vient par ailleurs d'un morceau de Can.
Un rock déconstruit, hypnotisant, au son, dense, agressif, spatial, "post-psychédélique". Tago Mago, près de quarante ans après sa sortie, n'a rien perdu de son étrangeté.
Les arpèges et riffs de guitare de Mickael Karoli, les claviers ambients (avant Brian Eno, qui bientôt viendra enregister à Berlin) de Irmin Schmidt et l'inquiétante basse de Holger Czukay tournoyant autour de la batterie, que percute sans répit l'incroyable Jaki Liebezeit, venu du jazz, et sur ce tout repose la discrète voix de Damo Suzuki, aux paroles énigmatiques, un chanteur de rue Japonnais découvert à Munich. Une musique passionnante, riche, mécanique, hallucinante, qui traumatisera le public jusque outre-Manche dès son apparition.
La première des quatre faces était composée de morceaux aux structures plus classiques et accessibles, Paperhouse, le lugubre Mushroom, le cosmique Oh Yeah. La suivante est toute entière au funk instrumental de Halleluwah.
La seconde galette, plus bruitiste et électronique, commence avec cette formule de magie du sataniste Aleister Crowley, le sinistre Aumgn. Puis vient Peking O et enfin l'apaisement avec Bring Me Coffee Or Tea.
Influence évidente de Joy Division et de PiL, Tago Mago, intemporel, n'a jamais cessé d'excercer son pouvoir de fascination.

(EMI)

Red, King Crimson (10/1974)

Bien que le fameux guitariste Robert Fripp, rapidement devenu au fil des remaniements seul membre d'origine et surtout leader, se soit toujours défendu d'avoir fait avec King Crimson du rock progressif, son groupe en demeure l'une des plus belles expressions. Car ce qui caractérise ce groupe, malgré les nombreux changements de personnel, c'est, en plus de son inspiration (propre, contrairement à Led Zeppelin) et son bon goût (aux Who, au hasard), sa belle inventivité (au contraire des Stones, bah oui désolé) et sa constance (et ça c'est ce qu'il y a de plus rare !), beau tableau en somme.
Révélé en première partie des Rolling Stones, suivie dans la foulée de la parution d'In The Court Of The Crimson King (1969), pièce maîtresse que vous connaissez déjà (sinon l'heure est grave pour votre crédibilité de mélomane) et qui a pour seul tort d'être l'arbre qui cache la forêt, le groupe arrive à la fin de son premier cycle (avant la reformation de 1981) avec Red (1974), son septième LP, lequel clôt une trilogie entamée avec l'excellent Lark's Tongue In Aspic (1973) et Starless And Bible Black (1974), dont il se démarque par un son plus dépouillé.
Suite au départ du violoniste David Cross, King Crimson est réduit à la forme d'un trio, avec le bassiste et chanteur John Wetton (ex Family, futur Asia) et le batteur Bill Bruford (ex-Yes), avec l'apport de Ian McDonald (alto) et Mel Collins (saxophone).
Jusqu'alors, King Crimson avait toujours alterné ballades et prémices de heavy métal (pour lequel on a inventé le terme de prunk, compression de prog et de punk) sur ces albums - avec une parenthèse lorgnant vers le jazz-rock - ça ne change pas avec Red. Ainsi, le morceau-titre d'ouverture est un instrumental abrasif, toutes guitares en fusion dehors. La monstrueuse section rythmique fait merveille, en réponse au jeu unique de Fripp.
En porte-à-faux, l'intense et délicat Fallen Angel est une merveille résumant bien la magie de King Crimson ; aux mélancoliques couplets et refrains se confronte un final au son dense, aux solos épileptiques, portés par un dialogue basse-batterie des plus aboutis. Tout avait déjà été inventé à l'époque...
Avec son riff rugissant, One More Red Nightmare commence comme une caricature de heavy-metal. C'est sous-estimer la suite, dont Pere Ubu sonne comme des relents... Encore une fois, une outro aventureuse ramène le roi cramoisi à la sphère du rock progressif. Mais combien de niveaux au-dessus ?
Dans sa construction, Red ressemble à In The Court Of The Crimson King : même intro métallique, ballades moins bucoliques mais tout autant mélodiques, et, en avant-dernière position... L'improvisation tant décriée ! Providence, du nom de la ville dans lequel il fut enregistré, en concert, est la dernière trace de Cross avec King Crimson, mais ne laisse pas de souvenirs impérissables.
Pour parfaire le parallèle, le majestueux In The Court Of The Crimson King qui fermait ce chef d'oeuvre de LP éponyme trouve sa réponse dans Starless. Tout en symbolique, le mellotron, instrument qui avait tant marqué les débuts du groupe, fait son retour, ainsi que Ian McDonald, qui avait quitté le groupe après le premier LP. N'ayons pas peur des mots, Starless est le moment de grâce ultime de King Crimson, et le plus parfait moyen de résumer une première partie de carrière qui mérite que l'on rende son écoute obligatoire, à travers les points cardinaux que sont In The Court..., Lark's Tongue In Aspic et Red. Il en manque un ? Starless And Bible Black, ou non, mieux, trouvez-le vous même !
Red en boîte, une tournée - avec Ian McDonald et le violoniste Eddie Jobson - est envisagée. Mais Fripp, ne voulant pas faire de King Crimson un "dinosaure" à remplir les stades, ne veut pas suivre. Lors de la sortie de Red en octobre 1974, un communiqué annonce la dissolution du groupe. Le live USA, enregistré en juin 1974 (et sur lequel les parties de violon de Cross ont étés remplacées par celles, enregistrées en studio, de Jobson...) paraît de façon posthume début 1975, compilant des morceaux que le groupe n'eut le temps d'enregistrer en studio. Abandonnés par Fripp, Wetton, Bruford et Jobson formèrent alors le groupe UK.
Red demeura le chant du cygne de King Crimson jusqu'en 1981, année du retour avec Discipline, qui, bien que réussi, et bien dans son temps, n'a pas le son dense et immédiat de ses prédécesseurs.

(Island)