2008-06-27

Moby Grape, Moby Grape (05/1967)

Condamnés à demeurer éternellement dans l'ombre des autres gloires de San Francisco, Jefferson Airplane et Grateful Dead, Moby Grape avait pourtant, à l'écoute de ce coup d'essai paru en 1967, un don indéniable pour le morceau qui accroche. Ce n'est pas pour rien que les anglais de The Move ont repris Hey Grandma sur leur premier LP. Et c'est peut-être, paradoxalement, cette concision (pas d'improvisations délurées et sans fin chez ce groupe) qui a coûté au groupe sa postérité, du moins en France.
Formé fin 1966 sous l'impulsion du manager Matthew Katz, qui fait se rencontrer le guitariste et chanteur Alexander Skip Spence (debout à droite sur la pochette), qui a joué avec Quicksilver Messenger Service puis est devenu batteur du Jefferson Airplane le temps d'un premier album (Takes Off, 1966, embauché par Marty Balin qui lui trouvait du style) et de l'également chanteur et guitariste Peter Lewis (debout à gauche). Le groupe est complété par un troisième chanteur-guitariste, Jerry Miller (assis, à gauche), qui a joué avec Bobby Fuller (I Fought The Law), le bassiste Bob Mosley (tout à droite) et à la batterie Bob Neukirk puis Don Stevenson (assis au milieu, faisant un vilain doigt d'honneur). Courtisés par plusieurs maisons de disques, ils signent finalement chez Columbia.
Soutenu par des publicités délirantes dans la presse, le premier album, Moby Grape (mai 1967) voit dix de ses treize morceaux paraître sur cinq singles : Fall On You / Changes, Sitting By The Window / Indifference, 8:05 / Mr. Blues, Ohama / Sunday et Hey Grandma / Come In The Morning. Le plus fameux morceau de l'album demeure Ohama, une composition de Spence reprise entre autres par Bruce Springsteen et Michael Stipe (R.E.M.). A noter que tous les membres du groupe ont des morceaux qui leur sont crédités, révélant le talent de chacun pour la composition, sans oublier les textes, qui impressionnèrent Robert Plant (Led Zeppelin) au point qu'il en piqua parfois des bouts...
Ensuite, le comportement de Skip Spence nuira au groupe ; sous l'effet de l'acide, durant l'enregistrement de l'album suivant, Wow (1968), il se promènera avec une hache et fit si bien le mort qu'on dut aller le récupérer à la morgue, puis finira par être interné, là où lui diagnostiqua une schizophrénie. Il devint une sorte de Syd Barrett US, enregistrant un chef d'oeuvre du genre dans un ultime coup d'éclat enregistré seul en un jour, OAR (1969). Après une vie pour le moins instable, alcoolique, vivant à la rue quand il n'était pas interné, il est mort en 1999 d'un cancer des poumons. Après un ultime album à quatre (sans Spence, donc), Moby Grape 69 (1969), le groupe se sépara au printemps, avant de multiples reformations, à commencer en 1971 avec le line-up originel.
Reste l'immédiat Moby Grape, qui vaut bien un Surrealistic Pillow ou un Aoxomoxa, et évoque parfois Happy Trails.

From Home To Home, Fairfield Parlour (1970)

Réédition Répertoire (import), 2004

En 1970, le psychédélique ayant muté en rock progressif, Kaleidoscope - le groupe anglais, auteur de Tangerine Dream (1967) et Faintly Blowing (1968), pas l'américain – se rebaptise Fairfield Parlour et délaisse quelque peu son côté pop pour un folk doucement psychédélique, suivant le courant folk-rock dans lequel excellent les groupes britanniques Fairport Convention (avec Sandy Denny et Richard Thompson) et Pentangle (Jacqui McShee, les redoutables guitaristes Bert Jansch et John Renbourn), à l'image du visuel dont l'atmosphère se rapproche des productions des groupes suscités.
Cette nouvelle identité ne fut révélée qu'à leur apparition au festival de l'île de Wight, pour lequel ils avaient enregistré le single « officiel » qui était censé être diffusé entre chaque concert, Let The World Wash In / Medieval Masquerade sous le nom I Love Wight.
Annoncé par leur plus célèbre titre, le single
Bordeaux Rose absent du LP contrairement à sa face B Chalk On The Wall, From Home To Home débute avec Aries sur un doux tintillement qui évoque à mes oreilles les bibelots que l'on place derrière une porte d'entrée pour annoncer une visite...
L'album est partagé entre morceaux très pop (ce qui fait qu'on les rapproche souvent de Syd Barrett), peut-être même trop (
In My Box, qui surprend par son introduction Velvet Undeground, Soldier In The Flesh, I Will Always Feel The Same, l'épique orgue de Free, Sunny Side Circus) et ce que l'on retiendra davantage, ces superbes ballades (la joliment nommée By Your Bedside, la splendide Emily, entre les Mamas And The Papas et Love, l'orientale Chalk On The Wall avec tablas et flûte, The Glorious House Of Arthur, Monkey, Drummer Boy Of Shiloh).
Le tout est néanmoins d'une richesse mélodique constante (le timbre de voix évoque Ray Davies) et une orchestration variée (flûte, piano, orgue, clavecin, mellotron, sitar, tablas et autres percussions...) qui enlumine idéalement ces joyaux d'une autre époque, typiquement britanniques (incluant parfois l'ancienne colonie qu'est l'Inde), champêtres. Dommage que ce groupe n'ait pas trouvé son public.


(Vertigo)

2008-06-25

Twelve Dreams Of Dr. Sardonicus, Spirit (11/1970)

Twelve Dreams Of Dr. Sardonicus est le quatrième album de Spirit, de Los Angeles. C'est également leur dernier opus de rock psychédélique « expérimental », très côte ouest, croisé à la pop, au jazz (d'où le batteur Ed Cassidy vient), folk, classique (ce dernier étant délaissé pour cette oeuvre)...
Enregistré entre avril et septembre 1970, considéré avec Tommy ou The Dark Side Of The Moon comme l'un des meilleurs représentants du « art-rock », il est faussement conceptuel (ce que l'on pourrait croire à juger du titre – Dr. Sardonicus est en fait le surnom que le groupe donna à la table de mixage - et du visuel), l'album aborde toutefois des questions alors en vogue chez les freaks, sociales (Why Can't I Be Free ?), environnementales (Nature's Way), antimilitaristes (Soldier), etc. Prelude – Nothin To Hide fait débuter l'album par un court passage folk, avant de se muter en solide rock. Animal Zoo est avec Nature's Way l'autre classique hippie de l'album. Les tonitruants Love Has Found A Way (sur lequel on entend le récent minimoog), Why Can't I Be Free et Mr. Skin (devenu un hit aux USA trois ans plus tard) me rappellent Todd Rundgren (ex-Nazz). Le jazzy Space Child est le seul instrumental (avec minimoog toujours), et sa partie de piano a vraissemblement été empruntée par Steely Dan pour son hit de 1978, FM. Le stoner avant l'heure When I Touch You est le seul morceau à dépasser les quatre minutes. Selon Randy California, emblématique et timide guitariste (et beau-fils de Cassidy) d'ordinaire sous influence Hendrix (avec lequel il a joué dans les Blue Flames), le (rare) solo de Street Worm est inspiré de John Coltrane. Il signe le gros de l'album, sept morceaux sur douze, en laissant quatre au chanteur Jay Ferguson et trois au clavériste John Locke. Marc Bolan (T. Rex) a sûrement écouté le très glam Morning Will Come... L'album se termine sur le poignant Soldier.
Malgré - formats courts et arrangements de cuivres aidant - de bonnes résolutions mercantiles – poussé dans ce sens par Ferguson, malgré les réticences de California, plus enclin à l'expérimentation ; l'album est produit par David Briggs (Neil Young qui leur a conseillé, Alice Cooper) – le disque fut boudé, ce qui ne fit rien pour empêcher la débandade du line-up originel, d'autant plus que leur imprésario Lou Adler les abandonne. Le bassiste Mark Andes et Jay Ferguson fondèrent Jo Jo Gunne, et Randy California, suite à une chûte de cheval, laissa Ed Cassidy et John Locke assurer seuls la conduite de Feedback (1972), augurant le défilé de nombre de musiciens de passage, avant le retour en grande pompe du guitariste pour Spirit Of '76 (1975). Aidé par les passages FM de Nature's Way, Twelve Dreams... fut certifié disque de platine cinq ans plus tard.
La réédition de 1996 de Sony contient l'inédit Rougher Road, pourtant de très bonne facture, ainsi qu'un single d'inspiration gospel non inclus sur l'album originel, Red Light Roll On. Et le chef d'oeuvre de Spirit, Twelve Dreams Of Dr. Sardonicus n'a pas pris une ride.

(Epic/Sony Music)

2008-06-23

The Move, The Move (03/1968)

Avant Electric Light Orchestra, il y eut The Move, de Birmingham, formé en 1966. Ouch! Rassurez-vous, The Move (1968) est un charmant petit joyau de pop, qui n'a eu pour seul tort que d'arriver un peu tardivement. Car derrière l'anachronisme de leur musique (singles, mélodies très pop, morceaux concis, choeurs, chant à tour de rôle, pas de solos...), The Move s'était fait un nom dans l'underground Londonien avec un jeu de scène particulièrement violent, concocté par le manager Tony Secunda ; au programme, destruction de postes de télévision, d'automobiles à la hache, brûlage d'effigies politiques, etc. Ce qui ne se fit pas toujours sans l'intervention des pompiers ! De plus, le groupe publia quatre singles avant son premier album ! Alors que le format du LP avait déjà supplanté celui du 45 tours ! Ce qui n'empêchèrent pas ces derniers de se classer dans le top 5 (Night Of Fear, I Can Hear The Grass Grow, Flowers In The Rain, Fire Brigade).
Et pourtant, le principal chanteur Roy Wood est un sacré compositeur, comme en témoigne dix de ces treize titres, tels Kilroy Was Here, (Here We Go Round) The Lemon Tree), Flowers In The Rain, Useless Information ou le touchant The Girl Outside... Les trois autres sont des reprises de Weekend (Eddie Cochran), Hey Grandma! (Moby Grape) avec Nicky Hopkins au piano ainsi que Zing! Went The Strings Of My Heart (Frank Sinatra, The Coasters) dont on aurait pu se passer.
Dans la continuité des shows de The Move, les textes assez critiques sont parfois censurés ; Useless Information tourne en dérision le flot d'informations inutiles qui semble t-il innondait déjà les 60's... Et puis ce que l'on devine être des allusions aux substances défendues, Yellow Rainbow, I Can Hear The Grass Grow (censurée par la BBC)...
N'ayant atteint que la quinzième place des charts, le LP lança néanmoins le groupe, lequel atteignit une première et dernière fois avec Blackberry Way (sur leur second LP Shazam!) la première place des charts au mois de Décembre. Et le groupe remercia son manager suite à la plainte pour diffamation déposée par le premier ministre de l'époque, à cause de la carte postale promotionnelle accompagnant la sortie du single, le montrant en train de se dévêtir aux côtés de sa secrétaire... Ce qui imposa au groupe de reverser les royalties à des oeuvres de charité. Refroidis, la maison de disques annula la sortie de Cherry Blossom Clinic, morceau sur un interné en asile psychiatrique. Et Fire Brigade, composé en une nuit et enregistrée le lendemain de rappeler les exploits pyromanes du groupe...
Un premier album très pop en somme, avec des passages music-hall, mais pas innocent, et quelles mélodies ! A noter que son successeur Shazam! est plus réussi encore.

(Regal Zonophone)

Parachute, The Pretty Things (06/1970)

Amorcée avec leur troisième album Emotions (1967) puis concrétisée avec S.F. Sorrow (1968), chef d'oeuvre encore ignoré aujourd'hui, la conversion à la pop psychédélique des Pretty Things, venus des clubs de Londres où ils pratiquaient un rhythm & blues sous influence Bo Diddley, se parachève avec Parachute (1970). Après à l'époque du British Beat être demeurés dans l'ombre des Rolling Stones, peut-être espéraient-ils y voire leur salut, mais ce ne fut malheureusement pas le cas. Aussi, Dick Taylor, guitariste historique (ex-bassiste des Stones) et le batteur Viv Prince abandonnèrent le navire, respectivement remplacés par Vic Unitt et Skip Alan. De plus, après des débuts chez Fontana, le combo se retrouve «rétrogradé» sur le label «psychédélique» d'EMI, Harvest, avec les ambitions moins commerciales que l'on devine aller avec. De la même façon, le manque de soutien de la Motown qui les distribue aux Etats-Unis en font d'illustres inconnus sur le nouveau continent.
Produit comme son prédecesseur par Norman Smith,
Parachute commence par un medley de courts morceaux, à l'instar d' Abbey Road (dernier LP enregistré par les fab fours paru l'année précédente). Des accords de guitares secs et tranchants sur une batterie tribale et un piano martelé caractérisent le psychédélique Scene One, dont les choeurs nous ramènent à S.F. Sorrow. Phil May refusant de chanter avant le sixième morceau, le bassiste Wally Allen et le clavériste John Povey assurent l'essentiel du chant sur l'onirique et fluet single The Good Mr. Square / She Was Tall, She Was High. L'ensorcelante mélodie des choeurs aériens font à nouveau penser aux Beatles d'Abbey Road ainsi qu'aux Beach Boys, et il en sera de même pour presque tout l'album. Selon Phil May, Mr. Square est « ...un psychopate, un blaireau. Il habite un monde triste et gris, uniquement constitué de coupures de presse ».
Conceptuel ? Pas autant que
S.F. Sorrow, mais selon Phil May, « Parachute était plus une réflexion sur la fin de la fête, la fin des sixties et la vie urbaine. Tous mes amis musiciens partaient s'installer à la campagne et élever des moutons en sandales. Moi je détestais ça. Mon coeur appartenait à la ville, à Londres. Je savais que ce serait très mauvais pour la scène que les musiciens aillent s'enfermer dans un manoir au milieu du Surrey. Je voulais que la fête continue, que la musique reste urbaine, même si, je l'avoue, Parachute sonne tout de même assez pastoral. J'écoutais beaucoup Crosby, Stills & Nash... ». Parachute, pastoral ? Vraiment ancré à la ville, ce Phil...
La suite que consituent
In The Square / The Letter / Rain a pour sujet la correspondance entre une fille partie vivre à la campagne et son ami resté en ville. The Letter ne vous rappelle t-elle pas un fameux morceau de Radiohead ? Miss Fay Regrets est un retour au r'n'b des débuts, vision rétrospective d'une vieille actrice sur sa vie. Retranscrivant l'ambiance nocturne de Cries From The Midnight Circus, basse et batterie déroule leur lugubre tapis sur lequel s'époumonne à nouveau Phil May.
La seconde face est constituée de morceaux plus ambitieux. Audiblement influencée par John Lennon,
Grass est la préférée de Phil May. Sickle Clowns est à nouveau r'n'b, et permet enfin à Vic Unitt de s'exprimer. Les choeurs enjolivent à nouveau What's The Use, Phil May déplore la fin des « illusions » hippies. She's A Lover est encore aujourd'hui un classique du groupe en concert. Les solos de guitare d'Unitt me font penser aux Pink Fairies, fondés par Twink, batteur sur S.F. Sorrow. Le morceau-titre final rappelle à nouveau l'ultime chef d'oeuvre des quatres de Liverpool.
Déservi par une pochette ratée, l'accueil du public sera tristement de nouveau timide, malgré des critiques dythirambiques. Le magazine contre-culturel qu'était alors Rolling Stone l'élit album de l'année, dès sa sortie en juin... Malheureusement, le un brin capricieux Phil May (car ce ne sera malheureusement pas la dernière fois) fit capoter la promotion de l'album, incluant une tournée aux USA, en faisant une dépression après le départ de son amie Gayla. Et les Pretty Things de rater une fois de plus leur rendez-vous avec la gloire.

(Harvest/EMI)


2008-06-16

Stand Up, Jethro Tull (01/09/1969)

Avec son premier album, This Was Jethro Tull (1968), Jethro Tull (au nom emprunté à un fameux agronome anglais du XVIIIème siècle) est encore très orienté british blues, tiraillé entre le penchant pour ce genre du guitariste Mike Abrahams et les aspirations plus « rock acoustique » de Ian Anderson. Le remplacement du premier (qui se tourna alors vers le jazz avec Blodwyn Pig) par Martin Barre (avec entre temps Tony Iommi, futur Black Sabbath, comme on peut le voir dans le DVD Rolling Stones Rock & Roll Circus) donne raison au second, qui devient ainsi l'unique leader (Stand Up lui est ainsi, à l'exception du Bach, entièrement crédité).
Ce qui n'empêche nullement le groupe d'ouvrir l'album sur A New Day Yesterday et ses inoubliables et démoniaques riffs, tels un Albert King qui plongerait dans le métal. D'entrée, on est prévenus, Martin Barre, le bassiste Glenn Cormick et le batteur Clive Bunker, sans être des prodiges, assurent véritablement, et Ian Anderson d'apposer la couleur caractéristique de Jethro Tull : sa flûte traversière. On oublie vite que ce dernier élément date ce groupe fin sixites/baba, tant sa musique demeure riche, inspirée.
Il y a, une gentille ballade plus tard, cette mémorable et inlassable interprétation jazzy de Bourrée in E minor de Bach (BWV996). Pas qu'une simple curiosité, c'est une preuve qu'un groupe pop (au sens de l'époque, c-a-d large) peut très bien réussir une fusion avec la musique classique. Encore que ce morceau est particulièrement populaire chez les musiciens pop, puisque Jimmy Page le citait parfois en concert durant son solo sur Heartbreaker, et même Yngwie Malmsteen, et McCartney s'est inspiré d'une autre pièce de cette Suite pour luth N°1 en Mi mineur pour son Blackbird.
Rien que pour ces deux morceaux cités le LP vaut bien un coup d'oreille. Le reste de l'album... n'est pas en reste, loin de là, alternant avec bonheur ballades acoustiques et heavy rock de premier ordre, le meilleur exemple en étant Nothing Is Easy. La réédition CD inclut le single qui attegnit la troisième place des charts au mois de mai, Living In The Past, paraît-il leur morceau le plus célèbre. La pochette, oeuvre de Jimmy Grashow, fut récompensée comme étant la meilleure de l'année par le NME. Champêtre, monochrome, elle fait le lien entre tradition et modernité, acoustique et hard rock, ce qui caractérise parfaitement le groupe d'alors.
En plus d'atteindre – ce sera la seule fois pour Jethro Tull - la première place des charts britanniques (et le top 20 aux Etats-Unis lors de leur première tournée sur le nouveau continent, en première partie de Led Zeppelin et Fleetwood Mac), avec Stand Up, Jethro Tull concrétise son style, préfigurant son chef d'oeuvre Aqualung, un rock atypique par son utilisation de la flûte traversière, qui lui valut d'être catalogué hard rock (ils ne le furent jamais plus qu'ici pourtant) bien que subtil, et plus tard progressif (à partir de Thick As A Brick). En outre, le Melody Maker le classa second meilleur album de l'année 1969. Derrière les Beatles, mais devant les Stones.

(Island)


2008-06-14

Satta Massagana, The Abyssinians (1975)

Dans une Jamaïque influencée par les dieux de la soul Sam Cooke et Curtis Mayfield, mais également par les gloires locales Delroy Wilson, Ken Boothe ou Alton Ellis, se forme l'un des meilleurs groupe vocaux de l'histoire de l'île, The Abyssinians. Soit Bernard Collins, Donald Manning puis son frère Linford, qui unissent leurs forces en 1968.
Ils enregistrent l'année suivante chez Studio One, le mythique label de Clement "Coxsone" Dodd Satta Massa Gana, mots que les Abyssinians croyaient signifier "Remerçions et louons" [le seigneur] en amharique (langue sacrée des rastafaris, encore très employée en Ethiopie). Coxsone ne croyant pas au single (!), les Abyssinians en rachetèrent les droits et le publièrent en 1971 sur le label Clinch.
Le titre Satta Massa Gana, fondateur du reggae roots, est devenu entre-temps l'hymne rastafari, abondamment repris ; il existe au moins 300 traces discographiques d'interprétations de son riddim.
S'ensuivit une série de singles - à commencer par Declaration Of Rights, hymne de lutte pour la cause des noirs - qui furent autant de succès locaux, regroupés une première fois en 1975 sur le 30 cm Satta Massa Gana, produit par Clive Hunt. D'autres éditions portent le nom Forward On To Zion (Angleterre) ou encore Satta. Une version dub, Satta Dub, sortit en 1998.
Le réenregistrement de ces joyaux en fait un opus constant et uniforme, dominé par le thème de la religion - les Abyssinians se faisant les chantres de la philosophie rasta - et, parfait de bout en bout, une pierre angulaire du reggae.

(Heartbeat)

Hound Dog Taylor And The Houserockers, Hound Dog Taylor And The Houserockers (1971)

Né avec un sixième doigt atrophié à chaque main dans le Mississipi (ça ne s'invente pas) le 12 avril 1915 ou 1917, Hound Dog Taylor commence la guitare à l'âge de vingt ans. En 1942, il quitte Natchez pour Chicago, là où le blues urbain émerge. Un jour qu'il était bourré, il s'amputa le sixième doigt de la main droite avec une lame de rasoir. Il lui faudra attendre 1969 pour espérer laisser une trace discographique lorsque Bruce Iglauer, employé de maison de disque, le découvre avec son groupe les Houserockers. Il tente en vain de les faire signer chez son employeur, et se résoud alors à fonder un label, Alligator Records.
Le premier album qu'il publie est Hound Dog Taylor And The Houserockers, enregistré en deux jours en public. Du blues direct et sans fioritures, beaucoup de distorsion, et sa voix âpre, qui rappelle celle d'Elmore James, auquel il emprunte It Hurts Me Too.
Bien que Hound Dog n'ait jamais été un prodige, avouant lui-même que "quand je mourrais, ils diront qu'ils ne pouvait jouer que de la merde, mais il la faisait sonner carrément bien !", Phillip's Theme prouve qu'il savait tirer de sacrés solos de sa Teisco Del Rey. Des morceaux parfois boogie (Walking The Ceiling), parfois en slide, à la Elmore James encore (Wild About You Baby)... La particularité du son de Hound Dog Taylor et les Houserockers est l'absence de basse, laquelle est néanmoins assurée à la guitare par Taylor et son guitariste Brewer Philips à tour de rôle. Ce qui n'empêche pas le disque de déborder d'énergie.
Après un second album issu des mêmes séances d'enregistrement, Natural Boogie (1973) et l'enregistrement d'un troisième LP en public en 1974, Beware Of The Dog ! (1976), Hound Dog fut emporté par un cancer en 1975.

(Alligator)

Marcus Garvey, Burning Spear (1975)

Burning Spear ("lance enflammée", du nom d'un rebelle et politicien Kenyan), alias Winston Rodney, né en 1948, est un des plus illustres chanteurs Jamaïcains, aussi respecté en son île que feu Bob Marley.
Il raconte ses débuts de façon très biblique : « J'étais en train de marcher dans les montagnes de Saint Ann, l'esprit ailleurs, sans savoir où j'allais vraiment. Soudain, je me suis mis à courir chez Bob Marley, là aussi sans bien savoir pourquoi. Fourche à la main, Bob était en train de rejoindre sa ferme en tenant un âne sur lequel était accrochés des plantes et des outils. On a papoté un peu et je lui ai demandé où je pouvais m'adresser pour faire de la musique. Et Bob a dit : « OK man, essaye de voir ça avec Studio One. » (source : Wikipedia)
Après deux albums, il quitte le mythique label de Coxsone Dodd et concrétise sa carrière en signant chez le légendaire label de Chris Blackwell, Island, et livre pour premier LP un hommage au "Black Moses" ("Moïse noir"), le prophète rastafari Marcus Garvey (1887-1940) prônant le retour vers l'Afrique, issu comme lui de la classe ouvrière de la même ville de St Ann's Parish.
Et on tient là le chef d'oeuvre (Social Living, de 1979, et dans lequel Marcus Garvey est encore à l'honneur, n'est pas mal non plus), de Burning Spear et du trio qu'il forme avec le bassiste Rupert Willington et Delroy Hinds produit par Lawrence "Jack Ruby" Lindo et remixé pour le public blanc par Island (ce qui fâcha l'artiste) : la chanson-titre, Slavery Days, Invasion, Old Marcus Garvey, Tradition...
Une intéressante réédition Island de 1987 (à l'occasion du centième anniversaire de la naissance de Marcus Garvey) couple la version dub de l'album Garvey's Ghost sur un même CD.

(Mango/Island)

Valentyne Suite, Colosseum (1969)

Colosseum est un groupe britannique formé en 1968, par trois ex-Bluesbreakers de John Mayall, le batteur Jon Hiseman, le saxophoniste ténor Dick Heckstall-Smith (tous deux également issus de la Graham Bond Organization) et le bassiste Tony Reeves, ainsi que le guitariste James Litherland (qui remplaça Jim Roche, lequel ne resta le temps de n'enregistrer qu'un morceau avec le groupe), et enfin, last but not least, l'organiste (Hammond) Dave Greenslade. Leur premier concert à Newcastle fut diffusé par le mythique DJ John Peel (dans son emission Top Gear, sur la BBC Radio One), tremplin rêvé pour lancer une carrière.
Portant le nom anglais désignant le Coliseum, le groupe continua avec les références Romaines avec leur premier album paru chez Fontana en 1970, Those Who Are About To Die Salute You. La même année, son second LP Valentyne Suite, produit par Gerry Bron, est le premier disque paru sur le label « progressif » de Philips, Vertigo (pratique courante à l'époque, à l'instar d'Harvest pour EMI ou Deram pour Decca), à la fameuse étiquette qui, sur un tourne-disque, donne une illusion d'optique hypnotisante.
La face A s'ouvre avec
The Kettle, morceau à la Hendrix, sans le timbre de voix... Ce qui ne retire rien à la qualité du morceau. Menées tambour battant, Elegy et The Machine Demands A Sacrifice oscille entre soul et funk. Les souvenirs des Bluesbreakers refont surface le temps de Butty's Blues, Butty (de « butter », « tranche de pain beurrée » en argot) étant le surnom donné à Litherland – auteur du morceau – par Greenslade à cause de son habitude à ne manger les aliments qu'entre deux tranches de pain... Jusque là, ça s'écoutait agréablement, c'est bien joué, mais ça ne vous laisse pas obligatoirement de souvenirs impérissables... Jusqu'à ce que l'on retourne le disque.
La face B est elle entièrement occupée par la suite de trois morceaux qui a donné son nom à l'album (à ne pas confondre avec l'autre suite de 3 pièces,
Valentyne Sweet parue sur l'édition US du premier album). Monstrueuse, elle oscille entre le rock psychédélique, progressif (on est encore en 1969) et surtout le jazz, pas un moment de répit jusqu'à The Grass Is Always Greener, qui débute en se voulant « le calme avant la tempête », selon les notes de pochettes écrites par Hiseman (le jour de l'alunissage d'Armstrong !). Tout l'intérêt de l'album se trouve là.
La pochette double, surréaliste et un brin kitsch, est l'oeuvre du designer de Vertigo, Marcus Keef (qui réalisa également celle du premier Black Sabbath, autre groupe-maison). Attention à ne pas confondre avec le LP paru ensuite, uniquement aux USA, The Grass Is Greener (1970) – voyant le remplacement de Litherland par Dave « Clem » Clempson – et qui reprend la même illustration, en partie constitué de morceaux de Valentyne Suite.
Suite à un quatrième et ultime album studio, Daughter In Time (1970) avec un nouveau bassiste, Mark Clarke et le recrutement d'un chanteur, Chris Farlowe (pour permettre à Clempson de se concentrer sur sa guitare) le groupe se sépara après l'enregistrement de l'album en public sobrement intitulé Live (1971), souvent retenu par les critiques pour aborder ce groupe. A noter le premier album de Greenslade et Reeves rejoints par Andy McCulloch (King Crimson), sous le nom de Greenslade, Greenslade (Warner Bros., 1973), réputé pour être un trésor oublié du rock progressif.
Le groupe se reforma avec un line-up différent sous le nom de Colosseum II entre 1975 et 1978, le temps de quatre albums, puis en 1994 sous son nom d'origine, et a depuis réalisé quatre albums dont deux en live, le dernier en date étant
Live05 paru l'année dernière.
Valentyne Suite
mérite l'écoute, en somme, au moins pour son éponyme suite, mélange inédit de rock et de jazz caractéristique de ce groupe un peu oublié.

(Vertigo)

Then Play On, Fleetwood Mac (09/1969)

Après deux premiers albums principalement constitués de reprises de blues, Fleetwood Mac, formé en 1967 par trois ex-Bluesbreakers John Mayall, le guitariste Peter Green, le bassiste John McVie et le batteur Mick Fleetwood, acquiert une plus grande notoriété grâce au succès de ses singles plus pop, Black Magic Woman (popularisé par Santana avec l'album Abraxas, 1970), la reprise de Need Your Love So Bad puis les #1 (UK), l'instrumental Albatross, et #2, Man Of The World.
Dans la foulée paraît en septembre 1969 le LP Then Play On, parallèlement au single bluesy Oh Well (#2 UK), ce qui entraîne dès novembre une réédition incluant ce single aux Etats-Unis (malgré sa cinquante-cinquième place sur ce marché). L'album atteint alors la sixième place au Royaume-Uni, mais n'atteint pas la centième aux Etats-Unis. On est loin des dix-neuf disques de platine de Rumours (1977), l'album très FM d'un groupe tout autre (post-1974, et basé aux USA) ayant pour seul membres originels Mick Fleetwood et John McVie.
Et que le fossé est large entre ces deux productions ! Voyant l'arrivée du guitariste Johnny Kirwan (en remplacement du joueur de guitare slide Jeremy Spencer), Then Play On est partagé entre blues rageurs et ballades mélancoliques et/ou planantes. Les percussions du trépident Coming Your Way du suscité Kirwan semblent rendre la politesse à Santana ; le groupe ne semble pas en avoir fini avec feu Elmore James (qu'ils ont précédemment repris) avec Show Biz-Blues de Green. Dans le même registre on trouve le monstrueux Rattlesnake Shake de Green et Like Crying, ainsi que les instrumentaux rageurs Searching For Madge de McVie puis Fighting For Madge de Fleetwood.
Tandis que Closing My Eyes, Underway, ce qui suit Oh Well (sur lequel on retrouve au piano Jeremy Spencer) de Green ou encore My Dream et When You Say de Kirwan ne rappellent l'onirique Albatross.
La douce voix de Peter Green se prête parfaitement à la tonalité douce-amère de la majorité des morceaux, fidèles au caractère introspectif qui caractérisait ce groupe, le différentiant ainsi des autres acteurs du british blues boom (Yardbirds, Cream, Ten Years After...).
S'ensuivit une tournée aux Etats-Unis, durant laquelle la schizophrénie de Peter Green prend le pas - consquénce probable du LSD auquel ils furent initiés par le Grateful Dead - le contraignant à quitter le groupe, en mai 1970, suite à un désaccord avec les autres membres (il voulait verser tout l'argent du groupe à des oeuvres charitatives). Son dernier concert avec le groupe se termine pathétiquement ; ayant dépassé le temps imparti, l'éléctricité fut coupée, et seul Fleetwood continua à taper sur sa batterie.
Arrivèrent plus tard, après l'album Kiln House (1970), la chanteuse Christiane McVie (la femme du bassiste), et les départs de Jeremy Spencer (pianiste sur Oh Well) pour une secte, puis du second guitariste Danny Kirwan à cause de ses problèmes avec l'alcool achevèrent la reconversion du groupe parti s'installer aux Etats-Unis.
La réédition CD (Reprise) au son de mauvaise qualité est un assemblage de morceaux parus sur les différentes éditions (les premières UK et US de septembre 1969 – dont les morceaux diffèrent en partie - puis en novembre un nouveau pressage US incluant le single Oh Well) à l'exception de deux morceaux de Kirwan, One Sunny Day et Without You, uniquement parus sur le pressage Anglais.

(Reprise)

Filiations : John Mayall, Elmore James

Morgen, Morgen (1969)

Disque culte puisque longtemps introuvable, Morgen a récemment été réédité (aux alentours 2004 par Radioactive (import)), dans la foulée de la providentielle frénésie rééditrice qui caractérise ce début de siècle - pour notre plus grand bonheur, n'en déplaise aux spéculateurs.
Condamnant d'office les ventes de l'objet, la pochette originale (label Probe, ABC Records), fidèlement reproduite, est en noir et blanc (alors que la couleur n'était plus un luxe depuis belle lurette, et allait de pair avec toute production « pop », au sens de l'époque, c-a-d large) et, en ces temps de descente d'acides fatales (Syd Barrett, Roky Erikson, Alexander « Skip » Spence...), se réduisait à une reproduction de la célèbre allégorie de l'angoisse,
Le Cri (1895) du peintre et graveur Norvégien Edward Munch ; ce qui, en somme, a du dérouter plus d'un freak en peine d'un peu d'optimisme de bon alloi, alors que le rêve hippie se dissipaient peu à peu...
Dans
Welcome To The Void, morceau d'ouverture qui rappelle celui du S.F. Sorrow des Pretty Things, Steve Morgen, à qui il arrive même de hurler, nous invite à faire le vide dans nos têtes en goûtant à son « gingerbread ». Le même Morgen est par ailleurs un excellent guitariste soliste, du moins dans son genre. On le rejoindrait bien mais qui sait ce qu'il est devenu ? Portée sur l'amour, Of Dreams sonne on ne peut difficilement plus psychédélique, et Morgen semble clairement avoir aspiré de l'hélium... Sur Beggin' Your Pardon (Miss Joan), qui commence comme un heavy blues ou hard rock d'époque, il simule cette fois un orgasme bien plus équivoque que celui de Robert Plant (puisque Whole Lotta Love est paru la même année). Ça n'a l'air de rien, mais à l'époque... S'ouvrant sur un « Big Ben », quatre ans avant Pink Floyd, le temps fait l'objet du morceau suivant, Eternity In Between et ses power chords à la Pete Townshend probablement éxécutés par le guitariste rythmique Barry Stak, et avec en sus un chouette et inévitable, en ces temps bénits, solo de batterie de Bob Maiman. Le producteur Murray Shiffrin est, à l'intérieur de la jaquette, représenté avec autant d'importance – et même en tête - que les musiciens qui accompagnent Morgen, ce dernier étant l'unique songwriter.
On imagine que l'on retourne la galette (pas la peine de venir me cambrioler je n'ai pas le vinyle) et on poursuit avec ce qui semble encore être un texte sous acide,
Purple. Surprise, She's The Nitetime est, à part son refrain très pop, orchestré carément pré-punk avant l'heure. L'album se termine sur une chanson d'amour à tiroirs étirée – dont un passage jazzy, avec la trépidente basse de Ronnie Genosso - sur près de onze minutes, Love.
Globalement, un disque constant, bien psychédélique et garage, voué corps et âmes aux trips et à l'amour, nous ne sommes guère éloignés de
Nuggets, et qui se révèle écoute après écoute. Une belle surprise qui promet d'agréables moments.

(import Radioactive)

Phallus Dei, Amon Düül II (1969)

Après avoir monté en 1966 un combo free jazz suite à un concert de John Coltrane, le guitariste Chris Karrer a une nouvelle révélation l'année suivante lorsqu'arrive la tornade Hendrix. Il rejoint alors une communauté politico-artistique de Munich, baptisée « Amon Düül » (). Après une session de quarante-huit heures d'enregistrement en studio dont il estime qu'il n'y a rien à sauver (mais dont seront tout de même tirés quatre albums !), il fait un break quelques temps en Angleterre en rejoignant une amie qui y travaille comme jeune fille au pair, Renate Knaup, avant de revenir accompagné d'elle. A l'occasion d'un festival en septembre 1968, la communauté se scinde en deux – la « scission d'Essen » - à cause de différents d'ordre principalement politiques (ce que Karrer ne supporte plus), soit Amon Düül et Amon Düül II, qui comprend Karrer, Renate Knaup au chant. Si Amon Düül s'éteindra après un ultime effort studio en 1971, les seconds du nom, qui signèrent chez Liberty, connaîtront eux un destin tout autre, avec notamment leur second, plus abouti et au moins autant recommandable LP Yeti (1970) qui marquera leur apogée commerciale, le groupe ayant fait forte impression notamment en Angleterre où il acquiert une certaine notoriété – ce qui rend d'autant plus étonnant la certaine ignorance dont il semble victime lorsque l'on traîte du rock teuton.
Yeti
ayant été réhabilité en France par Phillipe Manoeuvre (Rock & Roll, La Discothèque Idéale, Albin Michel, 200?), attardons-nous sur ce coup d'essai, au nom provocateur puisqu'il désigne le phallus de Dieu. Ça commence très fort avec l'inquiétant Kanaan et sa guitare balkanique. Sur le morceau à tiroir Luzifers Ghilom, violon et basse tissent de magnifiques motifs, le batteur est toujours aussi explosif et les étranges choeurs nous attirent dans leur mystérieuse ambiance. Cette musique au carrefour de l'expérimentation, du psychédélique et de la musique folklorique (quand surgissent par moments des sons orientaux) se révèle à l'écoute jouée avec une grande maîtrise (ce qui est tout de même mieux pour improviser), bien que seul Karrer semble être un musicien accompli. Sur des tapis de claviers soutenus par une rythmique tribale tout en roulements de batterie et descentes et montées de gammes basse, sa guitare a des relents de free jazz, ce qui ajoute à la richesse de la musique.
Comme sur de nombreux disques de l'époque, toute une face est occupée par un morceau d'une vingtaine de minutes et, une fois n'est pas coutume, c'est le morceau-titre.
Phallus Dei est un trip psychédélique sans faute de goût, encore qu'il sonne trop travaillé pour avoir été enregistré live, mais on s'en fout d'autant puisque que c'est au bénéfice de la musique.
Seuls les choeurs souvent loufoques voire idiots (
Der Guten, Schönen, Warhen) ont vieillis, du moins à mes oreilles, car c'est évidemment très daté, enfin il ne faut pas être réticent au psychédélique pour apprécier ce disque passionant. En tout cas si vos références pour l'outre-rhin se limitent aux groupes réhabilités de longue date (Faust, Can, Kraftwerk, etc.), cette option psychédélique vaut le détour, qu'on l'attaque par Phallus Dei, Yeti ou encore Tanz Der Lemminge (1971) (après ça se gatte). Pour l'anecdote, un DVD contenant un film d'un certain Wim Wenders, Amon Düül II Play Phallus Dei, montrant le groupe jouant Phallus Dei en 1968, est paru en 2003. Malhureusement, cela ne suffit pas pour rendre justice à cet étrange coup de maître... Vous avez compris ce qu'il vous reste à faire.

(Liberty)

2008-06-04

Trout Mask Replica, Captain Beefheart And His Magic Band (16/06/1969)

De son vrai nom Don Van Vliet, né en 1941 en Californie, le Captain Beefheart réunit en 1965 son instable Magic Band. Il avait auparavant monté quelques groupes avec un certain Frank Zappa, rencontré à l'université, lequel le signa en 1968 sur son label Straight Records.
Et c'est ce même Zappa qui produit Trout Mask Replica (1969) - invariablement préféré par les critiques au premier album Safe As Milk (1967), pourtant quelque peu plus accessible (c'est le moins que l'on puisse dire) - Van Vliet posant sa voix de bluesman (Howlin' Wolf) en forme de gargouille, comme en guise d'échange, sur l'excellent morceau Willie The Pimp de l'album Hot Rats, paru la même année, de l'ex-Mothers Of Invention.
Frownland annonce la couleur : détraqué, cacophonique, comme si l'ingénieur du son avait mélangé les pistes de différents morceaux au mixage. Si bien que les quelques morceaux a capella paraissent providentiels, à commencer par le negro spiritual The Dust Blows Forward 'n The Dust Blows Back, sur lequel un son électronique compressé rappelle le bruit des pioches tombant sur les pierres qui caractérise cette musique. Parfois, on croirait entendre un orchestre se faire écraser par un rouleau compresseur (Hair Pie: Bake 1). Bien que noyés dans le fratras déjanté, quelques morceaux se révèlent néanmoins plus évidents (tel le single Pachuco Cadaver). Les paroles surréalistes - à l'image de la pochette de Cal Shenkel - écrites sous acide, mélangent des histoires, parfois incompréhensibles : holocauste (ce Dachau Blues dont la musique reproduit le bruit d'un train...), sexe (l'ode à une groupie Ella Guru), mort (Fallin' Ditch) le tout formant une poésie occultée par un métaphorisme impénétrable. A la première écoute, on ne se sent pas au bout des près de quatre-vingt minutes que durent l'oeuvre... Et on est bien loin du bon vieux blues de derrière les fagots Sure 'nuff And Yes I Do ou des paisibles ballades telles I'm Glad !
Selon Van Vliet, les vingt-huit plages composant l'album furent écrites en quelques millisecondes, alors que les autres musiciens affirment que celà lui a pris trois semaines, composant au piano, le batteur John French écrivant ensuite les arrangements sur les partitions qu'il en tira. Pas d'improvisation, donc ? Souhaitant que le groupe "vive" l'album, Van Vliet, en dictateur assumé, séquestra ensuite huit mois ses musiciens qu'il avait rebaptisés dans sa propriété de Los Angeles (le Captain, craignant pour la santé des plantes de son jardin à cause du bruit, ayant embauché un arboriculteur !), avec interdiction de sortie, nourriture en quantité restreinte et quatorze heures - minimum - de répétition par jour... Ce qui permit d'enregistrer un album bien plus construit et réfléchi qu'on ne pourrait le croire (quand-même, voyez-vous Frank Zappa supporter de voir un groupe improviser !), et paraît-il sans drogues, dans des conditions live - encore que Van Vliet, refusant de porter un casque, enregistra la plupart de ses voix dans une autre pièce, plaçant sa voix en se fiant aux résonances ! - en seulement 9 heures !
Soutenu par le DJ de la BBC John Peel, le disque atteignit la vingt-et-unième place des charts en Grande-Bretagne, et ses ventes aux USA totalisent aujourd'hui cent-mille exemplaires. D'avant-garde, difficile d'approche - s'il ne provoque pas le rejet - Trout Mask Replica, en oeuvre incontournable de la musique expérimentale américaine, ne cesse néanmoins d'exercer une influence déterminente sur le krautrock, le punk, post-punk (Talking Heads, XTC), jusqu'à Sonic Youth ou encore Franz Ferdinand... L'exemple le plus flagrant est à ma connaissance l'album Swordfishtrombones (1983) de Tom Waits, après que sa femme l'ait initié au Captain Beefheart ; ce dernier venait d'abandonner la musique pour s'adonner pleinement à la peinture.
Enfin, le mieux pour nombre de renonceurs est d'aborder le Captain Beefheart avec Safe As Milk - flagrant de classicisme à la comparaison ! - ou encore The Spotlight Kid (1972) mais comme le dit l'adage, le mieux n'est-il pas l'ennemi du bien ?

(Straight Records/Reprise/Warner)

Filiations : The Mothers Of Invention, Frank Zappa, Tom Waits.

It's A Beautiful Day, It's A Beautiful Day (1969)

Formé en 1967 par David Laflamme à San Francisco, It's A Beautiful Day fit de nombreuses fois le Fillmore West, dans l'ombre des formations mythiques Jefferson Airplane, Grateful Dead, Quicksilver Messenger Service... Comme le Jefferson Airplane, le chant est assuré par un chanteur et une chanteuse ; David Laflamme et Pattie Santos.
Après un premier 45 tours, Bulgaria / Aquarian Dream (1968), paraît en 1969 l'album It's A Beautiful Day. La célèbre pochette fut réalisée par George Hunter (des Charlatans, également auteur de celle d'Happy Trails de Quicksilver Messenger Service), à partir d'une reproduction de Kent Hollister d'une couverture de magazine d'arts ménagers d'environ 1900. Sur le premier pressage, la jeune fille montrerait sa poitrine, ce qui doit faire un sacré collector.
Moins connue, la musique est étonnante ; quelque part entre rock, jazz, folk voire world music (avant l'heure), la discrète guitare de Hal Wagenet s'efface au profit du violon (5 cordes), tenu par le prodigieux - il fut soliste de l'orchestre symphonique de l'Utah - David Laflamme, qui chante à la manière d'un crooner sur des morceaux portés par les claviers de sa femme Linda Laflamme et la basse de Mitchell Holman. Un peu comme la rencontre des United States Of America avec le Jefferson Airplane. Ce qui en fait un disque très "Etats-Unien" pour l'époque.
L'album s'ouvre sur le plus célèbre morceau du groupe - et second single - la ballade White Bird, devenu un classique avec le temps, avec une reprise par David Laflamme en 1976 (#89) puis une version instrumentale de la violoniste Vanessa Mae a atteint la soixante-sixième place des charts anglais en 2001.
Le mélancolique Hot Summer Day a également une facture de classique. L'étonnant et moderne blues Western Union Blues est emporté par un délirant crescendo, avant une incursion en terre folk, avec le baroque Girl With No Eyes. Bombay Calling a semble t-il inspiré Jon Lord pour le Child In Time de Deep Purple... Suit le premier single, Bulgaria, bijou psychédélique - on reste néanmoins dubitatif quant à son potentil commercial. Terminant le disque, Time Is (Laflamme n'était pas bon chanteur de rock' n' roll !) tient en son break un immanquable solo de batterie de celui que l'on avait pas encore évoqué, Val Fuentes.
Ayant relativement bien marché (ayant atteint la quarante-septième position dans les charts US, et la cinquante-huitième au Royaume-Uni l'année suivante), le groupe rééditera le succès de son premier album avec en 1970 Marrying Maiden (quarante-cinquième au Royaume-Uni, avec la participation de Jerry Garcia du Grateful Dead, comme sur Surrealistic Pillow du Jefferson Airplane), et réalisera encore quelques albums - dont le Live At Carnegie Hall (1972) - avant de disparaître en 1974. Depuis 1997, David Laflamme tourne avec Val Fuentes sous le nom de David Laflamme Band, entre autres avec le Jefferson Starship (avec Grace Slick).
It's A Beautiful Day demeure une des références les plus exotiques, et les plus sûres, de l'acid rock.

(Columbia)

Happy Trails, Quicksilver Messenger Service (03/1969)

A défaut de se pencher sur un Bo Diddley, emporté par une « défaillance cardiaque » lundi dernier, intéressons-nous à l'un des nombreux groupes (principalement les Pretty Things et les Rolling Stones) qu'il a influencé de façon décisive, de San Francisco : Quicksilver Messenger Service.
Né de la rencontre en 1964 de trois musiciens de folk, les guitaristes Jim Murray et John Cippolina et le chanteur Dino Valente, complétée par le bassiste David Freiberg et le batteur Greg Elmore. Lorsque ce dernier est emprisonné pour possession de marijuana, un certain Skip Spence le remplace (futur batteur de Jefferson Airplane le temps d'un premier album puis guitariste - son instrument de formation - de Moby Grape, et enfin auteur grillé par l'acide du chef d'oeuvre country-rock Oar), puis Gary Duncan, qui amène un ami batteur, Greg Elmore. Le groupe tire son nom du signe astral commun à ses cinq membres, Mercure, dieu messager de la mythologie romaine, et l'autre nom du matériau du même nom, littéralement « vif-argent ». Les musiciens vivent en communauté dans les hauteurs de San Francisco.
Jim Murray ne se sentant pas apte à une carrière de musicien professionnel, il quitte le groupe au moment de la tardive – le groupe étant guère enthousiaste à l'idée de quitter son état - signature avec Capitol. Après le coup d'essai plus pop et pas franchement inoubliable (malgré The Fool qui annonce Happy Trails) Quicksilver Messenger Service (1968) – et deux morceaux pour la bande-son du film Revolution – le groupe décide d'assembler différents enregistrements live de juin 1968, du Fillmore West mais aussi du Fillmore East, les deux salles de concerts mythiques de Bill Graham.
La face A est constituée de variations sur le thème de 1956 de Bo Diddley alias Ellias McDaniel, Who Do You Love (également reprise par les Doors), avec le beat caractéristique de son auteur, poum---poum--poum----poum-poum. Ensuite, chaque membre se crédite en détournant à ce manière ce morceau, en en employant les modulations interrogatives When/Where/How/Which ; Gary Duncan assure le solo sur When You Love, le tour de Cippolina venant avec How You Love, puis du bassiste David Freiberg sur Which Do You Love. Pas si pingres, les applaudissements et l'enthousiasme vaut au public d'être crédité sur Where You Love, solo de batterie - concis – de Greg Elmore. Le tout étant conclu par la reprise du thème originel. Cette suite, comme une réponse avant l'heure au Dark Star du Grateful Dead (également de Frisco) occupe vingt-cinq bonnes et captivantes minutes, enluminées des parties virtuoses de blues sous acide du soliste John Cipollina et de la rythmique de Gary Duncan.
Pour ouvrir la face B, une autre reprise de Bo Diddley, Mona, suivie d'une composition de Duncan. Seul morceau enregistré en studio – dans des conditions proches du live – Calvary est presque de la musique d'ambiance, en avance pour son époque. L'album se termine avec la reprise du thème de l'émission de télévision western éponyme du cow-boy Roy Rogers.
La romantique pochette est l'oeuvre de George Hunter des Charlatans (à l'instar de celle du premier album de It's A Beautiful Day). La chevauchée de l'héroïque messager à la glorieuse monture paraît comme une allégorie des performances live du groupe, et ajoute à l'univers western - si important à l'époque dans la culture Etats-Unienne - qu'inspire le morceau-titre.
Après cela, le groupe palia au départ de Gary Duncan (parti rejoindre Valente, sorti de prison) en embauchant le pianiste Nicky Hopkins pour enregistrer le LP suivant, Shady Grove, dominé par le clavier, un retour vers la pop en somme. Le retour de l'autoritaire Valente, suivi de Duncan, mit fin au groupe, après cinq autres albums.
Le trip sans artifices d'Happy Trails demeure le chef d'oeuvre du groupe, influent malgré sa soixante-sixième place dans les charts de l'époque, mais des ventes constantes qui lui permirent d'être certifié disque d'or.

(Capitol)

Filiations : Bo Diddley, Jefferson Airplane (San Francisco, et guitariste Alexander « Skip » Spence à la batterie), Moby Grape (Alexander « Skip » Spence), Alexander Spence (« Skip », le temps de l'album Oar, 1969), Copperhead (John Cippolina), Grateful Dead (San Francisco), It's A Beautiful Day (San Francisco).

2008-06-02

Surrealistic Pillow, Jefferson Airplane (02/1967)

Né de la rencontre à l'été 1965 du chanteur Marty Balin avec le guitariste folk Paul Kantner, le Jefferson Airplane est avec le Grateful Dead la formation emblématique de San Francisco, Californie, initialement complétée avec une autre chanteuse, Signe Tory Anderson, le guitariste Jorma Kaukonen, son ami d'enfance le bassiste Jack Casady (après le départ de Bob Harvey), le batteur Jerry Peloquin puis Alexander Skip Spence. Après un premier album qui atteignit la cent-vingt-huitième place du Billboard pop, Jefferson Airplane Takes Off (1966), le groupe voit les départs du batteur Alexander Skip Spence et de la chanteuse Signe Tory Anderson, partis fonder respectivement Moby Grape et une famille. Ils furent remplacés par Spencer Dryden et le mannequin Grace Slick – qui a commencé à chanter deux ans auparavant en voyant le Jefferson Airplane sur scène - qui amène dans ses baggages deux morceaux déjà publiés par son groupe fraîchement défait, The Great Society : sa composition White Rabbit et celle de son guitariste de beau-frère, Darby Slick, Somebody To Love.
Et l'Airplane, comme l'appelle les freaks de Frisco, porté par la superbe voix contralto de Grace, tient là ses deux premiers hits - après un premier extrait infructeux, le guilleret My Best Friend - White Rabbit (qui atteignit la huitième place), inspiré du Boléro de Ravel, mais aussi des champignons, du LSD et d'Alice Au Pays Des Merveilles, est un hymne stupéfiant tandis que, entrainé par la caisse claire, Somebody To Love (cinquième place) est un irrésistible morceau pop qui vante les thèmes hippie que sont l'amour et la recherche d'un autre mode de vie. Ces deux morceaux marquent le tournant musical du groupe, après les tendances folk-rock de Takes Off.
Cela s'entend clairement sur l'album, le fameux guitariste du Grateful Dead, Jerry Garcia a collaboré à l'enregistrement.
Surrealistic Pillow tire d'ailleurs son nom de la description de l'effet que lui faisait l'écoute du disque, « aussi surréaliste qu'un oreiller »... RCA refusant de le payer comme producteur, il est allégoriquement crédité comme « conseiller musical et spirituel ». Il ne manque pas également de poser son délicat jeu de guitare sur l'album, sur Today et Comin' Back To Me, bien que cela ait été démenti par RCA et le producteur Rick Jarrard.
Faut-il voir d'autres métaphores de trips dans She Has Funny Cars ou 3/5 Of A Mile In 10 Seconds ? D.C.B.A. 25 sonne comme les Byrds. Embryonic Journey, première composition de Kaukonen, est un morceau de guitare folk enjoué qui n'a finalement de psychédélique que le nom... Surtout quand suit White Rabbit, hymne du genre par excellence. Annonçant Steppenwolf avant l'heure, Plastic Fantastic Lover est un autre thème intense, dans la lignée des deux classiques de l'album, critiquant la télévision.
Il est par ailleurs étonnant de constater que ce disque fut enregistré à Los Angeles, en 13 jours et avec 8.000 $.
Surrealistic Pillow atteignit la troisième place des charts pop du Billboard, et fut certifié disque d'or en plein summer of love. Réussi d'un bout à l'autre, il demeure le plus accessible LP de l'Airplane.

(RCA)

S.F. Sorrow, The Pretty Things (12/1968)

Issus de la même ville de Dartford, les Pretty Things partagaient la scène rhythm and blues avec les Rolling Stones. Dick Taylor en est d'ailleurs un transfuge. Bien que plus violents, et plus longs des cheveux, ils n'eurent malheureusement pas le même succès que les glimmer twins, malgré quelques classiques bien trempés : Roadrunner, Midnight To Six Man, Don't Bring Me Down, £.S.D.... Et comme les Stones, pour durer, il leur a fallu écrire, habitude qu'ils commencèrent à prendre avec Get The Picture.
En 1967, les arrangements que Fontana ajoute sur l'album Emotions, avec lequel les Pretty Things tournaient le dos au rhythm and blues, fâche le groupe avec son label. EMI les signe alors, et leur octroie 3.000 £ pour enregistrer et produire eux-même leur prochain album, ce qui représentait déjà pas grand chose à l'époque, mais était le prix de la liberté artistique. Les Pretty Things s'inspirent alors du Londres underground et, convaincus par le révolutionnaire Sgt. Peppers Lonely Hearts Club Band qui est arrivé au mois de Juin, ils passent le summer of love aux studios d'Abbey Road.
Le guitariste Wally Allen, croyant que les textes du chanteur Phil May narrent une même histoire, suggère alors d'enregistrer un concept-album, à l'image des Beatles. Phil May reprend alors un récit écrit de sa plume, la vie de Sebastian F. Sorrow, et le divise en une bonne douzaine de morceaux, annoncés par l'étrange single Defecting Grey au mois de Novembre, dont le succès est compromis par la longueur (six minutes). Phil May, en 2007 : "Je voulais faire quelque chose d'ambitieux, qui puisse avoir une thématique. Je ne compare pas S.F. Sorrow à un opéra, naturellement. Mais nous nous disions, pourquoi les compositeurs classiques ont-il le droit de concevoir une oeuvre avec un fil d'Ariane, racontant une histoire, avec des personnages, et pas nous ? C'est donc ce que nous avons fait".
Sorrow naît dans une famille de la classe ouvrière (S.F. Sorrow Is Born). En âge de travailler, il est embauché à la misery factory, en remplacement d'ouvriers renvoyés pour avoir fait grève, ce qui ne lui fait pas que des amis (Bracelets Of Fingers). Il rencontre une jeune fille, Grey (She Says Good Morning) mais leur amour est compromis par la guerre, Sorrow étant conscrit. La guerre terminée, il invite Grey à le rejoindre en Amérique en dirigeable, mais celui-ci prend feu à son arrivée sous les yeux de Sorrow (Balloon Burning). Effondré, il ère dans les rues (Death) et rencontre un mystérieux baron qui l'emmène en voyage dans un monde souterrain (Baron Saturday, emprunté à la mythologie Haïtienne), puis le fait pénétrer à l'intérieur de son corps, et le fait revoir sa vie dans une salle des miroirs (The Journey), avant que ne se révèlent à lui d'insupportables révélations (I See You)... Il perd alors toute confiance envers les autres (Trust), est rejetée comme une personne âgée (Old Man Going) et termine sa vie dans la solitude (Loneliest Person).
Après avoir pris du retard, l'arrivée en renfort du producteur Norman Smith dynamise le projet. L'enchaînement des morceaux fait de S.F. Sorrow le premier opéra-rock, et, si EMI sort l'album tardivement (ce qui n'a pas joué pas en sa faveur, à la vitesse à laquelle évoluait la pop en ces temps bénits) dans l'indifférence du public (sans promotion) malgré l'accueil dythirambique de la critique, il n'est pas tombé dans l'oreille d'un (pas encore) sourd puisque Pete Townshend (The Who), toujours à l'affut des nouveautés, reprend le concept d'opéra-rock pour le pompeux et longuet Tommy (1969). D'autant plus rageant pour le groupe qu'ils ont le souvenir d'avoir eu la visite de Townshend pendant l'enregistrement...
Comble de l'histoire, suite au succès de ce dernier, S.F. Sorrow, à cause de sa sortie tardive aux Etats-Unis, se voit rejeté car jugé comme opportun. En 1969, le psychédélique était il est vrai dépassé. Terrible injustice, car Tommy n'atteint pas la cheville de cette magnifique et inspirée suite de perles entre pop, proto-métal et psychédélique ! Lequel ne se vendit qu'à une quarantaine de milliers d'exemplaires, de par le monde... Phil May : "Nous étions plus que satisfaits, et je suis toujours très fier de cet album. Je suis moins satisfait du fait qu'il ait été incompris à sa sortie, mais il semble que les années passent, les gens se rendent compte de son importance et de sa richesse. Les gens d'EMI n'avaient rien compris lorsqu'on leur a fait écouter. Ils étaient consternés, effondrés. Ils ne voulaient même pas imprimer l'histoire ni sur l'album ni sur les pages de pub. Pour nous, ça a été un choc. On s'est tous regardés et nous nous sommes dits : Là, nous sommes dans une merde très profondre."
L'injustice se poursuivra encore en juin 1970, quand Rolling Stone (le magazine) déclara Parachute meilleur album de l'année (alors qu'on en est même pas au milieu !), sans que les ventes ne suivent... Alors, si, dans le même registre, Forever Changes (Love) ou Odessey And Oracle (The Zombies) furent réhabilités avec le temps et à juste titre, qu'attendons-nous pour en faire de même avec S.F. Sorrow ?

(EMI)

Shake Your Moneymaker : The Best Of The Fire Sessions, Elmore James (2001)

Né illégitimement d'une mère âgée de quinze ans dans le Mississpi le 27 janvier 1918, Elmore Brooks adopte rapidement le nom de son père supposé. A douze ans, il se confectionne un instrument d'une corde avec un bout de cabane, attiré par les promesses de la vie de musicien : gloire, femmes, alcools de contrebande et nourriture offerte, et surtout la fuite des plantations.
Il donne son premier concert à l'âge de quatorze ans, et commence à partir de 1937 à tourner avec Sonny Boy Williamson (l'original, pas le - talentueux néanmoins - imposteur !) et Robert Jr Lockwood, et découvre le jeu en slide sur une tournée avec des musiciens Hawaïens. Il développe ensuite un jeu de bottleneck violent et rageur, le faisant glisser sur les six cordes de sa guitare, tranchant ainsi avec l'emploi qu'en faisant jusqu'alors Muddy Waters ou Son House. Sa voix, rauque et âpre, ne fait que renforcer sa touche.
Il fit une pause en s'engagant deux ans dans l'US Army - et avoir combattu au Japon, et, malgré un premier accident cardiaque, il reprend la route.
En 1952, il devient une des figures les plus importantes du blues avec le succès de sa version de Dust My Broom, du légendaire Robert Johnson, avec qui il aurait joué. Il y a d'ailleurs une polémique sur la paternité du titre, Johnson ou James ? Peu importe, il était courant dans le blues comme dans le jazz de se piquer des "trucs" entre musiciens. Jimmy Page l'a bien compris !
Malheureusement, le vent tourne et les ventes du blues dégringolent à la fin des années 50. Elmore mourut d'une crise cardiaque en 1963, avant le British Boom. Albert King (The Sky Is Crying), Eric Clapton, Jimi Hendrix (Bleeding Heart, The Sky Is Crying), le Grateful Dead, le Allman Brothers Band (Done Somebody Wrong - et One Way Out sur la Deluxe Edition de 2003 - sur Live At Fillmore East), Georges Thorogood ou encore Billy Gibbons ou Stevie Ray Vaughan surent lui rendre hommage.

(Buddha)

The Inner Mounting Flame, The Mahavishnu Orchestra (08/1971)

Après une première tentative avec le bassiste Jack Bruce (Cream) et le batteur Tony Williams (Miles Davis), Lifetime, le guitariste John "Mahavishnu" McLaughlin forme le groupe de fusion jazz/rock The Mahavishnu Orchestra, qui a la particularité d'être réellement international, McLaughlin étant Anglais, Jerry Goodman (violoniste) de Chicago, Jan Hammer (claviers) de République Tchèque, Rick Laird (bassiste) de Dublin et Billy Cobham (batteur) de la République de Panama.
Précédemment, McLaughlin avait joué sur deux albums de Miles Davis, In A Silent Way et le non-moins fameux double album Bitches Brew (1969), ce dernier qui relança la carrière du trompettiste, et demeure la pierre fondatrice du jazz-rock. Il est alors très concerné par la religion, Son jeu virtuose entraîne sur ses compositions le Mahavishnu Orchestra dans une sorte de rock progressif joué par un groupe de jazz. A moins que ce ne soit l'inverse...
A la manière de King Crimson, que l'on croirait souvent entendre à son écoute, The Inner Mounting Flame alterne morceaux rageurs (Meeting Of The Spirits, Noonward Race, Vital Transformation, Awakening) et tempos apaisés (Dawn, A Lotus On Irish Streams, You Know You Know) et même un blues (The Dance Of Maya).
Le jazz-rock peut sembler rebutant, mais ce disque n'a pas pris une ride, et, pour un peu que l'on supporte le jazz (débridé) ou le rock sophistiqué, il s'écoute toujours très bien...

(Columbia)

King Progress, Jackson Heights (09/1970)

Ayant investi un magasin de brocante du chef-lieu de mon département de mélomanes qu'est la Mayenne, dans le but de remplacer ma platine vinyle fatiguée, je ne pouvais ignorer les quelques pauvres vinyles, négligemment adossés aux pieds des bacs à CD. Et là, surprise : perdu entre Michel Sardou et France Gall, le quatrième Amon Düül II ! Mais venons-en à l'objet de cette chronique : une autre pochette hideuse attira mon attention, cette fois le groupe m'était inconnu : Jackson Heights. A 1 € pièce, une pochette comme neuve et un vinyle qui me semblait lourd (l'épaisseur est un gage de profondeur du son), je ne risquais pas grand chose (dépéchez-vous le 33 tours est à vous pour 25 € sur eBay)...
Lorsque le clavériste Keith Emerson saborda The Nice pour fonder avec Greg Lake (ex-King Crimson) et Carl Palmer (Atomic Rooster) l'usine à horreurs Emerson, Lake & Palmer (ELP), le chanteur-bassiste Lee Jackson décida de raccrocher sa basse et de retourner à une musique plus pure. Pour cela, il fonde en 1970 Jackson Heights (du nom du quartier de New York ?), et s'entoure de bons musiciens. La 12 cordes de Lee Jackson est secondée par l'électrique et les claviers de Charlie Harcourt, le bassiste Mario Enrique Covarrubias Tapia (oui oui tout ça ne fait qu'un gars) et le batteur Tommy Slone.
Admirons la pochette - signée Hypgnosis - c'est la première fois que je chronique un disque que je possède en vinyle quand-même ! En la dépliant, on peut admirer un paysage marécageux, coloré en rose, bleu et violet, avec une main qui s'apprête à saisir la Terre ; on est donc sur une autre planète. Laquelle est peuplée de lave-linges ! Conceptuel... Même pas stickée mais imprimée d'origine, la mention - imitation tampon - « Import From England » a sans doute pour dessein de donner de la valeur au disque... C'est vrai qu'il doit être rare...
Ce premier de quatre albums sort en septembre 1970. Résultat : plutôt folk, tendances psychédélique, limite progressif (comme le nom pourrait le laisser penser), en tout cas, c'est bucolique (synonyme de folk, désolé), apaisant, rien à voir avec The Nice, King Progress s'écoute agréablement (en 36 minutes et 7 morceaux, pas le temps de s'ennuyer), grâce à un bassiste qui connaît ses gammes, et des choeurs de bonne facture (on croirait entendre les Beatles sur Sunshine Freak). C'est bien fait, bien écrit, mais pas transcendant. Même le morceau le plus entraînant et qui ouvre la marche, Mr. Screw, qui sonne comme du rockabilly joué par un groupe de folk, s'écoute poliment. Mais le disque est loin d'avoir de quoi déchaîner les passions. Le morceau-titre, qui clôt la première face, n'est pas mal. A noter, une reprise de The Cry Of Eugene de The Nice ferme le disque.
Guère enthousiasmés par les faibles ventes de l'album, les musiciens quittèrent Lee Jackson. Pour l'anecdote, fut enrôlé dans l'équipe du second album le batteur Mike Giles (fondateur de King Crimson).
Conclusion : honnête, bien orchestré. Je tempère mes propos pour ne pas être inconsciemment influencé par la rareté de la chose... En tout cas, c'est toujours plus audible qu'ELP ! Usons de la formule : pour amateurs avertis, du moins pour les collectionneurs ( réédition CD en 1998 chez Répertoire).

(Charisma)

The Hangman's Beautiful Daughter, The Incredible String Band (03/1968)

A propos du nom de ce troisième album, Mike Heron déclarait joliment en 1968 : "Le bourreau est la mort et la très belle fille ce qui vient ensuite. Ou bien vous pouvez dire que le bourreau c'est les vingt dernières années et sa très belle fille est le présent, ce que nous sommes capables de faire après toutes ces années. Ou vous pouvez vous faire votre propre significationvotre interprétation est probablement aussi valable que la nôtre." Voilà qui résume bien l'espoir d'alors pour les hippies, avant la désillusion.
Formé en 1965, l'Incredible String Band, mené par les multi-instrumentistes Mike Heron et Robin Williamson réalise là son plus bel album, bien que son prédécesseur, The 5000 Spirits Of The Layers Of The Onion (1967) lui est souvent préféré par les critiques, qui en ont fait le Sergent Pepper's Lonely Hearts Club Band du folk... Deux disques à la réputation surfaite ? C'est sans doute pour l'innovation car, qualitativement, les morceaux qui composent ce dernier ne valent pas ceux de Rubber Soul, Revolver, The Beatles ou Abbey Road, à l'instar des "5000 esprits des couches des oignons" (!) face à son successeur. En tout cas, à l'image de leurs visuels de pochettes, ces disques sont bien ancrés dans leurs années respectives ; en 1968, le psychédélisme était déjà dépassé, et ses musiciens ne vont pas tarder à se recycler dans le progressif, pour le meilleur comme pour le pire ; on revient à quelque chose de plus rationnel, bien que le mot est inadapté car Hangman's demeure assez mystique, voire même panthéiste (philosophie selon laquelle tout est Dieu) !
La bucolique et charmante photographie de la pochette (le groupe entouré des enfants d'un ami), prise le jour de Noël 1967, a probablement incité ses admirateurs à fonder de nombreuses communautés hippie. Enregistré en décembre 1967 aux studios Sound Techniques de Londres sur une console 8 pistes, un luxe à l'époque, The Hangman's Beautiful Daughter parviendra à rester classé 27 semaines dans les charts au Royaume-Uni, en atteignant la cinquième place, et s'est au final écoulé à 800.000 exemplaires. Quelle époque ! Il faut préciser que ce groupe était alors l'un des plus hype de la scène underground de Londres, avec Pink Floyd ou The Soft Machine. Et qu'ils passionne des gars comme Robert Plant (qui dit que son fameux groupe a "trouvé son chemin en écoutant Hangman's et en suivant les instructions", bien qu'il ne s'agit pas d'une bible du capitalisme), Paul McCartney, Bob Dylan, Steve Winwood... Jusqu'à snober les courtoises avances, avec limousine avancée, de Mick Jagger et Keith Richard pour signer sur leur label fraîchement crée.
Ce disque, fondement de l'acid folk, n'est pas étranger à l'émergence de la world music. Les membres de l'Incredible String Band jouent de nombre d'instruments orientaux. Il est un des groupes phares, avec Pentangle (avec Bert Jansch et John Renbourn) ou Fairport Convention (avec Sandy Denny et Richard Thompson), de cette nouvelle scène folk anglaise, initiée par Bert Jansch et Donovan.

(Elektra)

Patto, Patto (1970)

Produit par Muff Winwood, frère de Steve (Spencer Davis Group, Traffic, Blind Faith...), ce premier album de Patto laisse déjà entendre le prodigieux Peter "Ollie" Halsall. Ce jeune guitariste n'avait trois ans auparavent jamais touché à un manche de guitare ; son jeu - qui n'a pas à palir de ceux d'Eric Clapton, ou de son "frère musical" comme le disait le premier, Duane Allman - en est d'autant plus inventif, ce dès l'étonnant The Man. Cette pièce à l'étrange rythme syncopé annonce les morceaux San Antone, autre curiosité - bon sang, trois ans de guitare, comment Ollie fait-il ?! - ou Government Man, preuves du talent de Patto pour les structures complexes - et de sa section rythmique - d'autant plus que son rock est sévèrement matiné de jazz. Pour parachever le tout, le gosier de Mike Patto lui permet d'éructer formidablement bien comme l'époque le voulait, avec tous ces Janis Joplin, Robert Plant, Joe Cocker, Rod Stewart, Terry Reid, etc.
Plus classiques, le morceau de bravoure Hold Me Back ou Red Glow, du hard rock typique des débuts du genre, c'est-à-dire pas encore décoloré de ses origines directes, le blues, et donc substensiellement meilleur !
Time To Die, regardant l'avenir avec lucidité, où la jam jazz-rock Money Bag, avant le conclusif et heavy Sittin' Back Easy, et puis l'album suivant Hold Your Fire (1971)* ne font que confirmer l'injustice de l'oubli de ce groupe, dont le rock voguait entre jazz et blues. Est-ce la faute à ces pochettes ?

(Vertigo)

* Patto et Hold Your Fire ont étés réédités sous la forme d'un intéressant double album en 1995, sous le nom Sense Of The Absurd.

Tago Mago, Can (04/1971)

1971. Can publie le résultat de quatre mois d'enregistrement dans un château prêté par un mécène collectionneur d'art, Tago Mago, son second (et double à l'époque) album, enregistré dans un château prêté par un mécène collectionneur d'art, et qui estomaqua tout le monde.
Il s'agit de la pierre angulaire de l'histoire du mésestimé rock Allemand, et de l'un des chefs d'oeuvre de la musique pop (comme on l'appelait plus largement en ces temps bénits), Can s'éloigne de sa première influence : le Velvet Underground.Si le Royaume-Uni et les Etats-Unis dominent sans partage sur le rock, c'est l'Allemagne qui arrive ensuite, et parviendra à conquérir les Anglais avec des formations expérimentales telles que Amon Düül II, Faust, Popol Vuh, Kraftwerk, Neu!, etc. L'ironique appelation "krautrock" (kraut = chou en teuton) vient par ailleurs d'un morceau de Can.
Un rock déconstruit, hypnotisant, au son, dense, agressif, spatial, "post-psychédélique". Tago Mago, près de quarante ans après sa sortie, n'a rien perdu de son étrangeté.
Les arpèges et riffs de guitare de Mickael Karoli, les claviers ambients (avant Brian Eno, qui bientôt viendra enregister à Berlin) de Irmin Schmidt et l'inquiétante basse de Holger Czukay tournoyant autour de la batterie, que percute sans répit l'incroyable Jaki Liebezeit, venu du jazz, et sur ce tout repose la discrète voix de Damo Suzuki, aux paroles énigmatiques, un chanteur de rue Japonnais découvert à Munich. Une musique passionnante, riche, mécanique, hallucinante, qui traumatisera le public jusque outre-Manche dès son apparition.
La première des quatre faces était composée de morceaux aux structures plus classiques et accessibles, Paperhouse, le lugubre Mushroom, le cosmique Oh Yeah. La suivante est toute entière au funk instrumental de Halleluwah.
La seconde galette, plus bruitiste et électronique, commence avec cette formule de magie du sataniste Aleister Crowley, le sinistre Aumgn. Puis vient Peking O et enfin l'apaisement avec Bring Me Coffee Or Tea.
Influence évidente de Joy Division et de PiL, Tago Mago, intemporel, n'a jamais cessé d'excercer son pouvoir de fascination.

(EMI)