En 1967, les arrangements que Fontana ajoute sur l'album Emotions, avec lequel les Pretty Things tournaient le dos au rhythm and blues, fâche le groupe avec son label. EMI les signe alors, et leur octroie 3.000 £ pour enregistrer et produire eux-même leur prochain album, ce qui représentait déjà pas grand chose à l'époque, mais était le prix de la liberté artistique. Les Pretty Things s'inspirent alors du Londres underground et, convaincus par le révolutionnaire Sgt. Peppers Lonely Hearts Club Band qui est arrivé au mois de Juin, ils passent le summer of love aux studios d'Abbey Road.
Le guitariste Wally Allen, croyant que les textes du chanteur Phil May narrent une même histoire, suggère alors d'enregistrer un concept-album, à l'image des Beatles. Phil May reprend alors un récit écrit de sa plume, la vie de Sebastian F. Sorrow, et le divise en une bonne douzaine de morceaux, annoncés par l'étrange single Defecting Grey au mois de Novembre, dont le succès est compromis par la longueur (six minutes). Phil May, en 2007 : "Je voulais faire quelque chose d'ambitieux, qui puisse avoir une thématique. Je ne compare pas S.F. Sorrow à un opéra, naturellement. Mais nous nous disions, pourquoi les compositeurs classiques ont-il le droit de concevoir une oeuvre avec un fil d'Ariane, racontant une histoire, avec des personnages, et pas nous ? C'est donc ce que nous avons fait".
Sorrow naît dans une famille de la classe ouvrière (S.F. Sorrow Is Born). En âge de travailler, il est embauché à la misery factory, en remplacement d'ouvriers renvoyés pour avoir fait grève, ce qui ne lui fait pas que des amis (Bracelets Of Fingers). Il rencontre une jeune fille, Grey (She Says Good Morning) mais leur amour est compromis par la guerre, Sorrow étant conscrit. La guerre terminée, il invite Grey à le rejoindre en Amérique en dirigeable, mais celui-ci prend feu à son arrivée sous les yeux de Sorrow (Balloon Burning). Effondré, il ère dans les rues (Death) et rencontre un mystérieux baron qui l'emmène en voyage dans un monde souterrain (Baron Saturday, emprunté à la mythologie Haïtienne), puis le fait pénétrer à l'intérieur de son corps, et le fait revoir sa vie dans une salle des miroirs (The Journey), avant que ne se révèlent à lui d'insupportables révélations (I See You)... Il perd alors toute confiance envers les autres (Trust), est rejetée comme une personne âgée (Old Man Going) et termine sa vie dans la solitude (Loneliest Person).
Après avoir pris du retard, l'arrivée en renfort du producteur Norman Smith dynamise le projet. L'enchaînement des morceaux fait de S.F. Sorrow le premier opéra-rock, et, si EMI sort l'album tardivement (ce qui n'a pas joué pas en sa faveur, à la vitesse à laquelle évoluait la pop en ces temps bénits) dans l'indifférence du public (sans promotion) malgré l'accueil dythirambique de la critique, il n'est pas tombé dans l'oreille d'un (pas encore) sourd puisque Pete Townshend (The Who), toujours à l'affut des nouveautés, reprend le concept d'opéra-rock pour le pompeux et longuet Tommy (1969). D'autant plus rageant pour le groupe qu'ils ont le souvenir d'avoir eu la visite de Townshend pendant l'enregistrement...
Comble de l'histoire, suite au succès de ce dernier, S.F. Sorrow, à cause de sa sortie tardive aux Etats-Unis, se voit rejeté car jugé comme opportun. En 1969, le psychédélique était il est vrai dépassé. Terrible injustice, car Tommy n'atteint pas la cheville de cette magnifique et inspirée suite de perles entre pop, proto-métal et psychédélique ! Lequel ne se vendit qu'à une quarantaine de milliers d'exemplaires, de par le monde... Phil May : "Nous étions plus que satisfaits, et je suis toujours très fier de cet album. Je suis moins satisfait du fait qu'il ait été incompris à sa sortie, mais il semble que les années passent, les gens se rendent compte de son importance et de sa richesse. Les gens d'EMI n'avaient rien compris lorsqu'on leur a fait écouter. Ils étaient consternés, effondrés. Ils ne voulaient même pas imprimer l'histoire ni sur l'album ni sur les pages de pub. Pour nous, ça a été un choc. On s'est tous regardés et nous nous sommes dits : Là, nous sommes dans une merde très profondre."
L'injustice se poursuivra encore en juin 1970, quand Rolling Stone (le magazine) déclara Parachute meilleur album de l'année (alors qu'on en est même pas au milieu !), sans que les ventes ne suivent... Alors, si, dans le même registre, Forever Changes (Love) ou Odessey And Oracle (The Zombies) furent réhabilités avec le temps et à juste titre, qu'attendons-nous pour en faire de même avec S.F. Sorrow ?
(EMI)
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire